Villes neuves, villes refuge

Un vaste chantier, une véritable fourmilière : ici on équarrit les poutres, là on prépare le torchis, plus loin on monte la charpente tandis qu’en face une famille emménage dans son nouveau foyer.

C’est un quartier entier qui sort de terre à l’ouest de Bischwiller dans les années 1620. Rues tracées au cordeau et articulées autour d’une place centrale arborée, le contraste  avec le bâti existant plus ancien doit être saisissant pour les villageois. Ceux-ci ont baptisé le nouvel ensemble « das welsche Dorf », le village français 1, ses habitants ayant en effet la particularité d’être tous francophones. L’immense majorité est originaire de la ville de Phalsbourg située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Bischwiller, sur le versant lorrain du col de Saverne. Comme bien souvent à cette époque ce sont des persécutions religieuses qui poussent ces familles à prendre le chemin de l’exil.

En 1620 Phalsbourg est une ville encore neuve puisque fondée seulement cinquante ans auparavant. C’est aussi et surtout une bonne idée qui a mal tourné. Revenons en arrière, en 1568 très exactement : un prospectus un peu particulier circule en Lorraine, en Alsace et jusqu’en Hollande. Voici ce qu’il dit : « Commencement de la ville de Phalsbourg dans le comté de La Petite-Pierre […], pour l’avancement de la sainte religion, des écoles, de l’agriculture, du commerce, de l’artisanat et de toute espèce d’autres métiers. Publication utile à tous ceux qui […] ont envie et ne dédaignent pas d’y chercher un habitat. » Son auteur est Georges-Jean de Veldenz, comte palatin et seigneur de La Petite-Pierre. Il souhaite faire de Pfalzburg, « ville du Palatin », une terre d’asile pour les protestants des états catholiques alentours. Les temps sont durs pour ces derniers — rappelons que dix ans plus tôt des huguenots messins avaient déjà trouvé refuge dans le comté voisin de Sarrewerden — aussi saluent-ils cette nouvelle avec enthousiasme. Dix ans plus tard, la ville compte 1200 âmes, réformées et luthériennes, et continue de se développer.

Georges-Jean est un homme riche grâce à la dot apportée par son épouse la princesse Anna Maria, fille du roi de Suède Gustave Ier. Cette aisance lui permet de financer la construction de Phalsbourg mais si grande soit sa fortune, le comte, pris par ses nombreuses entreprises, se retrouve bientôt criblé de dettes et se voit contraint d’engager la ville au duc de Lorraine Charles III en 1584. Celui-ci lui octroie quatre ans pour rembourser, faute de quoi la ville passera définitivement sous domination lorraine. Il s’engage également à préserver la liberté de culte des protestants. Georges-Jean ne parviendra pas à racheter ses possessions mais Charles tiendra sa promesse de tolérance jusqu’à son décès en 1608. Son héritier, le très catholique Henri II, se montre bien moins complaisant et multiplie les discriminations envers la communauté protestante, celles-ci culminant le 23 juin 1619 avec la publication de l’ultimatum suivant : la conversion ou l’expulsion. La quasi totalité des protestants encore présents choisissent alors de quitter la ville pour trouver refuge à Bischwiller.

Les années passent et la ville continue à accueillir des réfugiés. Un important contingent provient de la Thiérache dans le nord de la France ; un autre de Lixheim, ville fondée en 1608 par Georges Gustave de Veldenz, fils de Georges-Jean, pour remplacer Phalsbourg mais qui connaîtra un sort similaire puisqu’elle sera également cédée au duc de Lorraine en 1623, avec cependant des conséquences moindres pour les protestants. Relevons ici le phénomène des villes nouvelles qui fleurissent en Europe en ce début de XVIIe siècle. Elles répondent à des nécessités de contrôle du territoire, de développement économique mais également à une volonté de prestige de leur fondateur en se conformant notamment aux principes de l’urbanisme moderne naissant. Phalsbourg et Lixheim appartiennent en plus à un sous-ensemble : celui des villes refuge destinées à des coreligionnaires persécutés par ailleurs. Les seigneurs protestants n’en ont cependant pas le monopole : en 1614 le duc Henri II en personne fonde ainsi Henridorff à moins de dix kilomètres au sud de Phalsbourg afin d’accueillir les catholiques expulsés des terres du comte palatin.

En 1649 de nouveaux réfugiés, également contraints à l’exil par le duc de Lorraine, arrivent à Bischwiller. Ce sont les descendants des familles réformées du comté de Sarrewerden mentionnées plus haut et que nous avions suivies durant la guerre de Trente Ans. Nous retrouvons ainsi Abraham et Isaac Guillemin, deux frères originaires de Kirrberg. Isaac et sa femme Elizabeth Braze, originaire de Lixheim, ont fuit bien avant l’arrivée des Lorrains puisqu’une petite Esther naît à Bischwiller en février 1647. De tous les enfants du couple seul Pierre, né en 1655, retournera en Alsace bossue occuper le poste d’instituteur à Rauwiller après le décès de son épouse en 1699. Si Pierre fait figure d’exception au sein de sa fratrie, il incarne une certaine tendance au retour parmi les réfugiés suite à la restitution du comté de Sarrewerden à son seigneur légitime en 1670. Citons par exemple Jeanne, la fille d’Abraham Lallemand, également de Kirrberg. Déjà mariée, elle fait baptiser deux enfants en 1653 et 1655 mais Marie, sa petite dernière née en 1667, ne figure plus dans les registres ce qui laisse penser que la famille était déjà de retour à Kirrberg à cette date.

Parmi mes ancêtres phalsbourgeois résidant à Bischwiller, Jean Baquin et son épouse Marie Couvrepuit, dont le fils Isaac épousera une fille de Lixheim et les petits-enfants s’installeront en Alsace bossue. Citons également Anne Marie Chardin du côté de ma grand-mère paternelle et descendante, par sa propre grand-mère paternelle, d’une vieille famille cévenole s’étant réfugiée à Genève avant de remonter jusqu’à Phalsbourg. À ces réformés français viennent s’ajouter les Suisses originaires pour la plupart du canton de Berne et qui trouveront souvent en Bischwiller une porte d’entrée sur l’Alsace avant de se disperser dans les villages. Au final, même si elle n’apparaît qu’en coup de vent dans mon arbre, Bischwiller y tient une place particulière car plusieurs de mes ancêtres y ont séjourné à un moment ou à un autre durant la deuxième moitié du XVIIe siècle et se sont donc certainement croisés et ont peut-être été voisins ou amis.


1. On parle aujourd’hui encore de « Quartier français ». Le tracé des rues n’a que peu évolué au fil des siècles et l’on retrouve ainsi une « Rue Française » longeant l’ancienne place centrale aujourd’hui nommée « Place de la Liberté »

1 commentaire sur “Villes neuves, villes refuge”

  1. J’ai été quelques temps dans ce coin quand j’étais plus jeune. J’y avais découvert le personnage de Mouton, dont « Napi » disait qu’il était un lion. Heureux de découvrir maintenant l’histoire de la ville, au demeurant fort bien racontée !

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