Trente ans

En 1559, des centaines de familles huguenotes originaires principalement du pays de Metz et fuyant les persécutions dont elles sont victimes, décident de prendre le chemin de l’exil pour trouver refuge dans le petit comté de Sarrewerden passé à la Réforme quelques années plus tôt 1.

La promesse qui leur est faite est celle d’un nouveau départ à l’abri des conflits religieux qui déchirent alors la France. Cet espoir ne sera pas déçu : leur installation marque le début d’une longue période de paix et de prospérité. Celle-ci durera soixante ans, brutalement interrompue par l’éclatement de la guerre de Trente Ans en 1618.

L’Alsace bossue ne commencera à ressentir les effets du conflit qu’à partir de 1625. Le duché de Lorraine, catholique et allié de l’empereur Ferdinand II, est alors menacé par la France rangée du côté protestant. Afin de rassurer son vassal et de prévenir toute velléité française, Ferdinand envoie une armée en Lorraine. Celle-ci prend ses quartiers dans le comté de Sarrewerden considéré comme ennemi, les Nassau-Sarrebruck ayant rallié le camp protestant. Les soldats pillent comme bon leur semble quand ils ne s’installent pas simplement dans les villages en partie abandonnés et détruits. Ces derniers ne connaîtront pas tous le même sort : Goerlingen, peut-être du fait de sa position excentrée, est relativement épargné alors que Kirrberg, situé le long d’une route importante, est particulièrement touché : après le retrait des troupes en 1627, on dénombrera 21 maisons brûlées sur les 33 du village. Quelques documents nous renseignent sur le sort des habitants qui trouvent pour la plupart refuge derrière les murs des villes alentours. Ainsi, cinq familles de Kirrberg parmi lesquelles celles d’Abraham Lallemand et Nathanael Guillemin et deux de Rauwiller sont réfugiées à Sarrebourg 2. Jacob Toussaint se trouve lui à Fénétrange où il fait baptiser une petite fille en 1627 « alors que les troupes de Cratz se trouvent dans le comté » 3 précise le pasteur. Le calme précaire qui suit le départ des soldats permet aux villageois de revenir et de s’atteler à la reconstruction. L’accalmie ne durera que deux ans.

L’épisode suivant, s’il n’est pas directement lié au conflit, produira des effets comparables. Le 7 juillet 1629 le tribunal impérial de Spire statue enfin sur une querelle vieille de 102 ans entre les comtes de Nassau-Sarrebruck et les ducs de Lorraine portant sur la propriété du comté de Sarrewerden revendiqué par les deux parties. Mécontent du verdict favorable aux Nassau-Sarrebruck, le duc de Lorraine décide de se faire justice lui-même et envahit le comté. Un chroniqueur raconte : « Le quartier général des Lorrains se trouve à Altwiller. C’est là que l’on prépare des boules de fer pour bombarder Bockenheim. Les troupes lorraines moissonnent le blé et l’avoine dans les champs, détruisent les récoltes, brisent les meubles et maltraitent les habitants. Le presbytère réformé est en ruines ». Soucieux de ne pas s’aliéner la population, les Lorrains se montrent dans un premier temps conciliants sur le plan religieux mais, les pasteurs refusant de reconnaître leur autorité, finissent par perdre patience et les expulsent sans autre forme de procès. Le pasteur de Domfessel, se retrouvant ainsi en pantoufles et robe de chambre, doit demander au Chapitre de Strasbourg de lui envoyer de quoi acheter au moins une paire de chaussures. Privés de pasteurs, les habitants, loin d’embrasser la foi catholique, se rendent simplement à Lixheim, Fénétrange et Schalbach demeurés protestants pour les célébrations religieuses.

Les Lorrains sont chassés en août 1633 par les Suédois, alliés des Français. Ils sont accueillis en libérateurs mais leur comportement se révèle rapidement être en tous points identique à celui de leurs prédécesseurs. Ainsi, lors d’une fête donnée par le commandant des troupes suédoises, celui-ci se piqua de faire rôtir les deux frères jésuites installés à Sarre-Union depuis la domination lorraine. Les malheureux ne durent leur salut qu’à l’intervention d’un pasteur protestant également présent à la fête. Le comté est restitué aux Nassau-Sarrebruck en avril 1635 mais cela ne marque cependant pas la fin des troubles : des troupes croates s’établissent dans la région à l’automne 1635 pour en être chassées en novembre 1635 non par une autre armée mais par la peste qui les contraint à se replier vers la plaine d’Alsace. De retour deux ans plus tard, c’est à nouveau la peste qui les fera reculer. La population, affaiblie par toutes ces années de guerre, est également touchée par l’épidémie. L’épouse de Jacob Toussaint, alors réfugié à Diemeringen, est ainsi emportée en 1636, le pasteur luthérien ne semblant pas faire grand cas du décès de « la vieille femme française dans le château, nommée Tusse [sic] » 4.

Durant cette période, les villageois essaient dans la mesure du possible de rester chez eux, n’abandonnant leur ferme qu’en dernier recours. L’enjeu est vital : maintenir une activité agricole afin d’éviter la famine. Les habitants de Kirrberg passent ainsi un accord avec ceux de Fénétrange leur permettant de parquer leurs bêtes à l’intérieur de la ville lorsque le danger est trop grand. Celui-ci vient principalement des grandes armées organisées contre lesquelles il n’y a rien à faire à part se réfugier dans les villes ou dans la forêt lorsqu’il faut fuir rapidement. Il est par contre plus aisé de se prémunir des petites bandes armées qui hésitent à attaquer un village comptant des paysans résolus éventuellement épaulés par quelques soldats logés chez l’habitant. Quelques familles, principalement d’Altwiller, sont cependant contraintes à un exil plus lointain, signe que le village a peut-être été particulièrement touché. De 1638 à 1643, Jacob Haber et sa femme Elisabeth Marin font ainsi baptiser trois enfants à Crepy près de Metz. Esaïe Toussaint, le fils de Jacob, épouse Marie Cherra d’Altwiller en 1647 à Metz. Cette dernière est également la marraine d’une petite Anne baptisée en 1643 à Augny et fille d’un dénommé Paul Marin lui aussi d’Altwiller et demeurant alors « depuis cinq ou six ans » dans ce village. Ces personnes, appartenant probablement toutes aux familles huguenotes arrivées en 1559, ont peut-être été accueillies par de lointains cousins restés dans la région messine.

Six ans après avoir été chassés, les Lorrains n’entendent toujours pas abandonner la partie et multiplient les incursions : janvier 1639, été 1642 et 1647, repoussés à deux reprises par les Français et en dernier lieu par les Suédois. Ces revers successifs ne les empêcheront pas de revenir encore une fois en 1649 alors que la paix a été signée un an auparavant. Cet événement a complètement changé la donné puisque la France, trop occupée à consolider une paix encore fragile avec le Saint-Empire romain germanique d’un côté et toujours engagée dans une guerre contre l’Espagne de l’autre, n’interviendra pas malgré les suppliques des Nassau-Sarrebruck incapables de se dresser seuls contre leur puissant voisin. La domination lorraine durera vingt ans. Pour les descendants des réfugiés de 1559, elle s’avérera plus insupportable que les trente ans de guerre qui viennent de s’achever et les poussera à prendre la route d’un nouvel exil.


1. Cet événement fondateur dans l’histoire familiale et celle de l’Alsace bossue est détaillé dans l’article 1559, année zéro.

2. Le 18 novembre 1628, Jean Didié, Nathanel Guillemin, Gédeon Fery, Abraham Lallemand et Jean Gridet de Kirrberg ainsi que Paul Bricquart et Philippe Lallemand de Rauwiller, signent une reconnaissance de dette d’un montant de 103 francs envers l’aubergiste de Lixheim Peter Vallet pour la location d’une maison à Sarrebourg.

3. « als das Cratzische Kriegsvolk in der Grafschaft gelegen », d’après Cratz von Scharfenstein, le commandant de l’armée impériale stationnée dans la région.

4. « Die alte welsche frau im Schloss, Tusse genannt. »

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