Strasbourgeois

J’habite à Strasbourg, au cœur de la vieille ville, le long d’une rue qui existait déjà il y a deux mille ans. Dès l’instant où je mets les pieds dehors je marche littéralement dans les pas de mes ancêtres strasbourgeois, ceux-ci restant rares car mon ascendance est principalement d’extraction rurale. Je peux en me promenant les imaginer arpenter les mêmes rues, passer devant les mêmes bâtiments, s’arrêter devant la cathédrale ou contempler l’horizon barré des tours de l’enceinte fortifiée. La ville a bien changé au cours des siècles et même si le centre historique conserve un caractère médiéval assez marqué je m’interroge : débarqués au XXIe siècle, mes aïeux reconnaîtraient-ils encore leur ville ?

Prenons Simon Haber né en 1605 à la Robertsau, le quartier le plus au nord de Strasbourg. Espace marécageux, traversé par de nombreux bras de l’Ill et du Rhin, en partie recouvert par la forêt rhénane, l’endroit n’est au XVIIe siècle peuplé que de quelques maraîchers et artisans et bien en dehors des limites de la ville. J’imagine qu’il voit le jour dans une petite maison basse, sombre et humide aux colombages rustiques, une maison de journalier comme il en existe encore quelques-unes dans le quartier. Catapulté à notre époque, il ne reconnaîtrait plus les paysages de son enfance. Rattrapé par la ville et l’urbanisation au du XIXe siècle, après que le Rhin ait été progressivement canalisé et la forêt repoussée plus au nord, la Robertsau compte aujourd’hui près de vingt-mille habitants et, bien qu’elle conserve en certains endroits un caractère champêtre, n’a plus rien à voir avec le petit village qu’il a pu connaître.

S’il a grandi à la Robertsau, Simon s’est ensuite installé à Strasbourg dont il devait apercevoir les puissants remparts depuis la maison familiale. Les remparts nous y reviendrons mais sur le chemin de la ville, en passant outre toutes les inventions du monde moderne  — trains, voitures, avions, téléphones… j’imagine une réaction à la Jacquouille des Visiteurs — je le vois bien tomber en arrêt devant les bâtiments des institutions européennes, au premier rang desquels le Parlement et ses immenses façades vitrées. Les maisons, les immeubles, même modernes cela reste compréhensible mais une sorte d’immense cathédrale de verre majestueusement posée au bord de l’eau, épousant parfaitement la courbure du confluent de l’Ill et du canal de la Marne au Rhin, non cela dépasse l’entendement. Passé ce moment de stupeur il remarquerait peut-être au loin, se détachant sur l’horizon, la silhouette familière de la cathédrale et, quelque peu rasséréné, reprendrait sa route.

Il arriverait ensuite dans la Neustadt, construite par les Allemands après 1870, avec ses larges avenues et ses beaux immeubles en brique ou pierre de taille, rien à voir avec les ruelles sombres auxquelles il est habitué. En passant aux abords du parc du Contades à la place duquel se trouvait à son époque un champ de tir utilisé par les arbalétriers et les arquebusiers, s’arrêterait-il devant la grande synagogue ? S’indignerait-il de sa présence ? Les juifs n’ont depuis leur expulsion en 1388, trente ans après le pogrom de 1349, plus droit de cité à Strasbourg. La ville qu’il connait est protestante, même la cathédrale a été soustraite au culte catholique ; celle qu’il découvre est multiconfessionnelle : la cathédrale a été rendue aux catholiques, des églises orthodoxes, des mosquées, des temples bouddhistes — religions dont il n’a probablement jamais entendu parler — ont été ouvertes. Pris dans le carcan de sa foi, je l’imagine plutôt opposé, au mieux sceptique, à une telle liberté religieuse.

Continuant son chemin, il serait probablement saisi d’un trouble plus grand encore. Devant lui devraient maintenant se dresser les fortifications et, cela ne s’invente pas, la porte des juifs par laquelle il a l’habitude de pénétrer en ville. Au lieu de cela, rien ou plutôt si : la ville, une vue dégagée sur la cathédrale mais à ses yeux rien : pas de mur d’enceinte, de fossé ou de tours, rien. Pour un homme habitué à une démarcation claire, binaire, entre la cité, « l’intérieur » et la campagne, « l’extérieur », il doit être difficile d’admettre que cette distinction n’existe plus, sans oublier l’inquiétude de savoir sa ville si vulnérable. Après avoir pesté contre l’inconséquence des hommes du XXIe siècle, il retrouverait enfin des repères familiers, passerait place Broglie dont il ignore que le marché aux chevaux ne s’y tient plus, s’étonnerait peut-être de ne pas y voir couler l’eau nauséabonde du fossé des tanneurs, puis se dirigerait vers l’église Saint-Pierre-le-Jeune — paradoxalement l’une des plus vieilles de la ville — où il s’est marié.

Après avoir longuement prié, il reprendrait ses déambulations dans la vieille ville qui n’a au final que peu changé. Certes la plupart des immeubles de son époque ont été détruits, les rues et canaux qui tenaient autrefois lieu de tout à l’égout et dont se dégageait une puanteur difficilement imaginable ont été nettoyés, les grands projets urbains du XXe siècle ont permis d’aérer le lacis de ruelles tortueuses et étroites, tout a l’air globalement plus propre et mieux entretenu, certes ces changements doivent l’étonner mais sans toutefois trop le décontenancer. Les places qu’il a connues sont toujours là même si elles ne portent plus le même nom, la plupart des édifices importants également et le maillage des rues lui reste tout à fait lisible. Alors qu’il se trouvait jusqu’ici dans une sorte d’état d’hébétude, recouvrant quelque peu ses esprits il pourrait s’intéresser aux personnes qu’il croise. Le choc serait alors peut-être alors le plus rude de tous.

Devant ses yeux effarés, une foule bigarrée. Passons sur les vêtements trop colorés, trop courts, trop longs, trop différents de ce qui se portait dans l’austérité protestante de son temps. Les hommes, blancs bien entendu mais, et ce serait probablement une première pour lui, noirs, arabes, asiatiques… Se signe-t-il ? Peut-être. J’imagine là aussi une réaction similaire à celle des Visiteurs, destruction de la camionnette de la poste en moins. À ses oreilles parviendraient une multitude de langues mais très peu d’allemand et encore moins d’alsacien. Du français majoritairement, de l’anglais, de l’espagnol, autant de langues qu’il parviendrait peut-être à identifier. Viendraient les sonorités inconnues, exotiques : arabe, turque, hindi, peul… Une telle multitude de langues, il doit penser à l’épisode de la tour de Babel. Il se rendrait surtout compte que malgré tout ce qui lui est resté familier, les habitants de ce siècle font de lui un étranger dans sa ville.

Et si nous nous rencontrions ? Je pratique peu l’alsacien mais assez pour nous comprendre. Tour à tour journalier, charretier, fripier ou ferrailleur, Simon n’était pas riche et je l’imagine assez bien vivre avec sa famille dans un petit immeuble décrépi au fond d’une cour sombre et humide sur laquelle donnent des dizaines de fenêtres, extrême promiscuité. Il se trouve que j’habite dans ce genre d’endroit, situé dans un quartier populaire il y a encore trente ans et aujourd’hui totalement réhabilité (appelons un chat un chat : il s’agit bien de gentrification). Malgré cela la cour est toujours sombre et humide, la promiscuité inchangée (je pourrais serrer la main de mon voisin par la fenêtre), le plancher grince, on entend parfois les souris courir dans le plafond et pour achever de planter le décor : peu après mon emménagement, le plus vieil occupant de l’immeuble me confia d’un sourire entendu que dans les années cinquante, à la place de mon appartement se trouvaient des chambres de passe.

Après avoir gravi l’escalier de meunier qui mène chez moi, Simon ne se sentirait probablement pas trop à l’aise : meubles modernes à la fonction indéfinie, agencement des pièces incompréhensible, poêle introuvable… Peut-être repérerait-il tout de suite le vieux coffre de 1704 — ce qui ferait toujours un siècle de moins que lui — qui me sert de bar. Découvrant l’eau courante, les toilettes, l’électricité ou la télévision, j’imagine encore Jacquouille, la boîte à troubadours. Me prendrait-il pour un grand érudit en voyant les centaines de livres de ma bibliothèque ? Ou serait-ce en apprenant que je sais lire et écrire, cela en plusieurs langues — tout en me débrouillant si mal dans la sienne — et que je suis allé à l’université ? Une fois l’excitation des premiers moments passée, qu’aurions-nous à nous dire ? Nos différences d’éducation et de culture constitueraient probablement un gouffre infranchissable. Quoique, autour d’une bière nous aurions au moins un sujet de discussion : Strasbourg.

Intermède littéraire

L’acouphène est revenu, bien sûr. Quand ? Je n’en sais rien. Cette nuit, il était là, tout sifflant dans mon insomnie. J’en suis presque rassuré. Ces petits maux, qui nous terrorisent tant à leur apparition, deviennent plus que des compagnons de route, ils nous deviennent. Naguère, c’était par eux que la vie de village vous désignait très naturellement : le goitreux, le bossu, le chauve, le bègue. Et dans les classes de mon enfance les élèves entre eux : le gros, le bigleux, le sourdingue, le boiteux… De ces tares considérées comme de simples données, le Moyen Âge a fait des noms de famille. Les Courtecuisse, Legras, Petitpierre, Grosjean et autres Leborgne courent encore les rues de nos jours. Je me demande quel sobriquet m’aurait infligé cette rude sagesse médiévale. Lesiffleur ? Dusifflet ? Le père Dusifflet ? Va pour le père Dusifflet. Vous savez, celui qui a un sifflet dans la tête ! Accepte-toi pour ce que tu es, Dusifflet, et fais de ton nom une gloire.

— Daniel Pennac, Journal d’un corps

Malgré-nous, le photographe

Mes grands-pères étaient tous deux des Malgré-nous, comme l’immense majorité des Alsaciens et Mosellans de leur génération. Petit rappel historique : après la défaite française de 1940, l’Allemagne nazie annexe l’Alsace et la Moselle qu’elle considère comme germaniques et de ce fait membres à part entière du Grand Reich en train de se former. Contrairement à 1870, l’annexion est illégale puisque l’armistice n’impose pas la cession des deux provinces. Les jeunes hommes sont incités à s’engager dans l’armée mais l’enthousiasme rencontré n’étant pas celui espéré, le service militaire est rendu obligatoire en août 1942. Pour décourager toute velléité de désertion, l’autorité nazie introduit le concept de responsabilité collective de la famille : celle-ci est tenue responsable des crimes du déserteur, ses membres peuvent dès lors être poursuivis, incarcérés ou déportés. Au final ce sont 100 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans qui viennent grossir les rangs de l’armée allemande. L’immense majorité est envoyée sur le front de l’Est. Parmi eux Robert Specht et Alfred Rieger.

Il y a évidemment beaucoup à dire sur cette période, trop pour un seul article aussi ai-je décidé d’en faire une série de plusieurs courts articles, chacun mettant en lumière un point particulier du parcours de Robert ou Alfred. Nous commençons aujourd’hui avec Alfred, Alfred et son appareil photo. Des photos il en prenait déjà avant la guerre, il en prendra après, mais qu’il ait choisi d’emmener son appareil en Russie ne cesse de m’étonner. Ce n’était bien entendu pas le seul et ses photos ressemblent à toutes celles qu’on a pu voir : scènes de vie de la troupe, la caserne, les camarades, des officiers, souriants, des moments de détente où sous le cuir endurci du soldat on devine le jeune homme d’à peine vingt ans, des instants plus solennels, d’autres photos floues qu’on s’imagine avoir été prises plus près du front. Puis, parmi ces dizaines de vues, quelques-unes totalement décalées, comme on n’en voit pas ailleurs, qui interpellent et suscitent une multitude de questions.

Jugez plutôt :

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Sur la pancarte on peut lire « Joyeuses Pâques en Russie ☨ 1943 ☨ Moto : Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ». Donc, sur une pancarte, encadrée par sept soldats allemands — on évitait de regrouper les Alsaciens au sein d’une même unité — quelque part en Russie, en 1943, mon grand-père a cru bon d’écrire en français « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine », le tout entouré de deux croix de Lorraine ! Ce dernier n’est plus là depuis longtemps et n’a donc jamais pu expliquer cette photo et son geste. Le plus insensé est qu’il ne s’agit pas d’un acte isolé : le même type d’inscription en français et les mêmes croix de Lorraine apparaissent également sur d’autres photos. Je ne peux décider, et ne le pourrai probablement jamais, s’il s’agit là d’un acte de résistance d’une grande témérité ou le fruit d’une immense bêtise, le résultat d’un pari ou d’une blague potache. Mon grand-père n’était de loin pas un idiot et je l’imagine mal prendre ce risque sans être conscient des conséquences, conséquences que j’ai du mal à évaluer, aussi aurais-je tendance à pencher pour la première hypothèse.

Plusieurs questions se posent : pourquoi ces hommes ont-ils accepté de poser avec une telle pancarte ? En admettant qu’aucun ne sache le français et que mon grand-père ait réussi à inventer une traduction satisfaisante, il reste toujours les croix de Lorraine et quand bien même, du français au sein de l’armée allemande, ces hommes devaient bien réaliser qu’ils étaient là complices d’un acte répréhensible. Pourquoi donc ont-ils pris ce risque ? Une autre question : celle de la censure. Je ne sais pas où les photos ont été développées, j’imagine plutôt au cours d’une permission mais enfin, un appareil photo ne passait pas inaperçu à l’époque, les supérieurs de mon grand-père savaient qu’il en possédait un, en attestent les quelques photos d’officiers. Comment donc la censure a-t-elle pu le laisser rentrer sans exiger de voir ses pellicules ? Je suppose que, conscient du risque, il chercha à cacher ces prises de vues mais encore une fois : pourquoi prendre un tel risque ? Qu’avait-il à y gagner, coincé en Russie, entouré de millions d’Allemands et certainement de plusieurs milliers de Nazis convaincus ?

L’aubergiste

Le 28 novembre 1652 à Barr, on enterre Johann Degermann, l’aubergiste du Brochet. Il n’a que 51 ans mais c’est un homme usé par les trois décennies d’une guerre qui vient juste de s’achever. Le pasteur choisit à cette occasion un extrait de la Bible on ne peut plus parlant : « Mais les âmes des justes sont entre les mains de Dieu, aucun tourment ne les atteindra plus. Aux yeux des insensés, ils passent pour bien morts, leur départ de ce monde a été tenu pour un désastre et leur éloignement de nous pour une disparition totale. Pourtant, ils sont dans la paix de Dieu. Selon les hommes, ils ont subi des peines, mais ils avaient la ferme espérance de connaître l’immortalité. Leurs souffrances étaient légères en comparaison du grand bonheur qu’ils recevront. Dieu les a mis à l’épreuve et les a trouvés dignes d’être avec lui. Il les a éprouvés comme l’or qui passe au creuset, il les a accueillis comme un sacrifice complet offert sur l’autel. » (Bible en français courant, Sagesse 3, 1-6)

Son métier faisait de Johann un membre important, et de ce fait aisé, de la communauté villageoise. Ce même métier le plaçait également en première ligne lorsqu’il s’agissait de loger des militaires, amis ou ennemis, dans la ville, ce qui arrivait souvent en ces temps troublés. Ces deux caractéristiques – sa relative prospérité ainsi que sa profession – lui vaudront un certain nombre de mésaventures dont les archives ont miraculeusement gardé la trace à travers les dépositions enregistrées auprès du Magistrat de Strasbourg, autorité judiciaire dont dépendait alors Barr 1.

Le premier épisode se déroule le 13 septembre 1632. Une garnison de mercenaires strasbourgeois chargée de la défense de la ville s’y trouve cantonnée depuis plusieurs mois. À sa tête le Leutnant Friedrich Bauer, sorte de brute épaisse, toujours prompt à se quereller avec les villageois. En ce 13 septembre, une dispute éclate entre Johann et le Leutnant. Ce dernier sort sa dague et se jette sur l’aubergiste qui, bien que désarmé, parvient à le maîtriser. Voyant cela, un compagnon du Leutnant, voulant se porter à son secours, arme son fusil et tire en direction de Johann. Le coup manque heureusement sa cible mais la balle n’est pas perdue pour autant et finit sa course dans l’épaule de l’officier. Transporté à Strasbourg pour y être soigné, il est remplacé et on n’entendra plus parler de lui. Suite à cet incident il est décidé d’armer un certain nombre de villageois afin de les faire participer à la défense de la ville aux côtés des soldats, le but de l’opération étant d’apaiser les relations entre habitants et militaires.

J’ai déjà détaillé l’épisode suivant dans Dans de sales draps aussi n’en ferai-je ici qu’un bref résumé. Fin 1638, Johann et Matthis Wolff, boucher à Barr, se rendent à Strasbourg pour y livrer du vin lorsqu’aux environs d’Obernai il sont faits prisonniers par des bandits de grand chemin avec à leur tête Diebolt Hazard dit le Schirmecker Diebolt,. Après un périple de plusieurs jours à travers les Vosges durant lequel les malheureux sont copieusement molestés, ils arrivent à Baccarat d’où les bandits formulent une demande de rançon. Bien renseignés, ils savent que leurs otages sont riches et exigent une somme conséquente. La demande est transmise aux autorités qui mandatent un négociateur. Les discussions s’éternisant, Diebolt passe ses nerfs sur les deux hommes, s’acharnant particulièrement sur Johann : il le jette à terre, le roue de coups et va jusqu’à lui coller un pistolet sur la tempe. Dans la déposition, Johann indique qu’il gardera des séquelles à vie. Les négociations finissent par aboutir mais, alors qu’ils sont sur le point d’être libérés, Johann et Matthis sont saisis par deux officiers de la garnison de Baccarat.

L’un d’eux ayant déjà effectué un séjour fort désagréable dans les geôles strasbourgeoises, décide de se venger sur les deux hommes, Barr appartenant à Strasbourg, ceux-ci font de parfaits boucs-émissaires. Une nouvelle rançon, encore plus exorbitante que la première, est fixée – la ligne entre soldat et bandit est ténue à cette époque. En attendant, les otages sont jetés et laissés à croupir dans une fosse. Devant ce retournement de situation, l’accord précédemment conclu est sur le point d’être déclaré caduc, au grand dam de Diebolt qui se mue alors en négociateur et se propose d’aller raisonner les deux militaires. Contre toute attente, un arrangement est trouvé entre crapules, Johann et Matthis sont libérés, remis aux autorités et retrouvent leurs familles à Barr le 9 janvier 1639. On ne sait rien des suites qui ont été données à cette affaire mais rien n’indique que les agresseurs aient été jugés ou même inquiétés. On ne connait pas non plus l’étendue des séquelles de Johann mais toujours est-il qu’il se retrouve marqué à vie à 37 ans.

Le dernier épisode met à nouveau Johann aux prises avec le commandant de la garnison. Celle-ci est cette fois suédoise et son commandant l’Oberstleutnant Propst. Celui-ci, logé au Brochet, semble avoir pris l’aubergiste pour souffre-douleur. Lorsque la plainte est déposée en juillet 1649, la situation dure déjà depuis six mois. Non content de frapper Johann régulièrement, il arrive également à l’Oberstleutnant, au sortir de soirées trop arrosées, de venir réveiller le malheureux et le jeter hors de sa chambre, celui-ci étant alors contraint, en dernier recours, de se réfugier à la cave et d’y passer la nuit malgré son « corps malade ». La conséquence directe, plus grave encore à ses yeux, est que sa femme et ses enfants se retrouvent seuls à la maison. Le harcèlement est tel, dit-il, qu’il craint pour sa vie et n’osera bientôt plus mettre un pied dehors. La plainte est cette fois transmise au haut commandement suédois mais là aussi on ne sait pas si une suite lui a été donnée. Les Suédois quittent la ville en août 1649, mettant ainsi un terme aux tourments de Johann.


1. Ces dépositions sont retranscrites dans Die Herrschaft Barr (Colmar : Strassburger Druckerei und Verlagsanstalt, 1914) du Dr Friedrich Hecker.

Du sang bleu ?

L’un des poncifs les plus récurrents de la généalogie est que pratiquement toute personne de descendance européenne peut se prévaloir d’un lien de parenté avec Charlemagne. Si cette affirmation est souvent appuyée par quelques calculs arithmétiques simples dont on peut discuter la pertinence 1, en apporter une preuve généalogique basée sur des documents fiables, relève d’une véritable gageure pour le « commun des mortels » — auquel j’appartiens bien évidemment — dont l’ascendance est majoritairement peuplée de paysans, d’artisans et d’ouvriers. L’exercice ne présente à mon sens que peu d’intérêt mais l’idée est de réussir à trouver un aïeul issu de la petite noblesse puis de remonter ensuite vers des familles d’extraction de plus en plus élevée jusqu’à des familles royales ou princières descendant, elles, de Charlemagne, la difficulté étant de trouver ce fameux ancêtre au sang bleu qui nous mettra le pied à l’étrier. Mes recherches ne m’ont jusqu’ici révélé que peu de pistes : l’une exotique pour l’Alsacien que je suis, l’autre solidement ancrée dans la région.

La première piste nous mène aux Burrus de Dambach-la-Ville. Ceux-ci font leur entrée dans ma généalogie via le mariage de Matthias Roesch et Appolonia Burrus au début des années 1580. Leur fils, également prénommé Matthias, s’installera et fera souche à Barr au milieu des années 1610. L’histoire de la famille Burrus est la suivante : à l’automne 1444 les Armagnacs menés par le dauphin, futur Louis XI, dévastent l’Alsace. Ils mettent le siège devant Dambach qui résistera trois jours avant de se rendre. Durant l’assaut, le dauphin est touché par un carreau d’arbalète. Parmi les blessés figurerait également — l’emploi du conditionnel est ici de mise — un certain Antonio Borri qui, après y avoir été soigné, aurait décidé de rester à Dambach, constituant ainsi la souche de la famille Burrus. Antonio appartiendrait à une ancienne famille noble du Milanais et son père Cristoforo serait arrivé en France en 1389 à la suite de Valentina Visconti, fille du duc de Milan, lors du mariage de cette dernière avec Louis Ier d’Orléans, frère de Charles VI. Appolonia serait une arrière-arrière-arrière-petite-fille de cet Antonio.

L’histoire est séduisante et semble tenir la route mais un problème de taille se pose : celui des sources. Celles-ci ne permettent de remonter que jusqu’au grand-père d’Appolonia, Matthias. Après lui plus de trace, ni de son père ni de son grand-père ni même de son arrière-grand-père, le fameux Antonio. Deuxième difficulté : l’existence même d’Antonio n’est corroborée par aucune source de premier ordre, les textes le mentionnant lui ou l’origine de la famille ne faisant au mieux que se citer les uns les autres. Un exemple est donné en 1906 dans la revue L’Intermédiaire des chercheurs et curieux : « […] une famille Burrus qui a la prétention plus ou moins justifiée et démontrée de remonter au gouverneur de Néron 2 […] serait venue d’Italie […] il y a huit ou neuf siècles : des papiers authentiques établissaient la chose sans contestation possible, paraît-il. Malheureusement ces papiers ont été égarés il y a soixante-dix ou quatre-vingt ans ». Impossible de prendre ce type de source au sérieux et en l’absence de preuves plus concluantes, on ne peut que considérer les Burrus comme une fausse piste.

La deuxième piste est, disons-le tout de suite, beaucoup plus crédible et débute en 1625 dans la seigneurie de Fénétrange avec le mariage de Hans Barthel Diether et Catharina Kilburger de Bitburg. Commençons par Catharina dont le grand-père Mathias, né à Bitburg en Rhénanie-Palatinat, s’installe à Fénétrange en 1566 après en avoir été nommé bailli par les Rhingraves de Kyrburg, alors co-barons de la seigneurie 3. Il occupera cet office jusqu’à son décès en 1621, son fils Philipp, père de Catharina, reprenant ensuite la charge. En 1525 le grand-père de Mathias qui appartient déjà à la petite noblesse reçoit la prévôté de Bitburg en fief et en adjoint le nom à son patronyme, établissant ainsi la lignée des Kilburger de Bitburg. Je n’ai pas encore mené de recherches approfondies sur l’ascendance du grand-père Kilburger mais certaines généalogies remontent très loin et ne manquent pas d’y faire figurer un certain Charlemagne. Il faudrait bien entendu consulter et recouper les sources pour s’en assurer, tâche hautement chronophage voire impossible, mais une telle parenté n’apparaît pas complètement irréaliste.

Parlons maintenant des Diether. Hans Barthel qui reprendra la charge de bailli après le décès de son beau-père est issu d’une longue lignée d’administrateurs seigneuriaux, son père Hans ayant été bailli des Rhingraves de Kyrburg à Kirn en Rhénanie-Palatinat, capitale des Rhingraves, et son grand-père bailli des Nassau à Ottweiler dans la Sarre. Par sa mère, Hans Barthel est lié à la famille Streiff von Lauenstein bien implantée dans la région et que nous avions déjà évoquée à travers Johann Streiff von Lauenstein, constructeur du château de Diedendorf et bailli des Nassau dans le comté de Sarrewerden en charge de l’accueil des réfugiés huguenots en 1559. La généalogie des Diether est très similaire à celle des Kilburger et leur ascendance noble mérite donc, pour les mêmes raisons, d’être prise en considération. L’appartenance des Kilburger de des Diether à la petite noblesse étant prouvée par des sources fiables, remonter vers des familles de plus haute extraction ne devrait normalement n’être qu’une question de temps.

L’intérêt de ces branches nobles est à mon sens d’illustrer le phénomène conduisant un personnage tel que Charlemagne à compter parmi ses descendants un anonyme tel que moi. Prenons Hans Barthel, à priori descendant de Charlemagne, de son fils Louis le Pieux et de son petit-fils Charles le Chauve, tous deux empereurs. Parmi les enfants de ce dernier, Rothilde, la benjamine, épouse le comte Roger du Maine. Les alliances au sein de grandes familles comtales (Maine, Blois, Champagne, Bar, Vaudémont) se succèdent ensuite jusqu’au mariage vers 1250 de Marie de Vaudémont avec le chevalier Thierry de Schönberg, issu de la petite noblesse. Quatre siècles s’écoulent encore avant le mariage en 1658 d’Amelia, fille de Hans Barthel et Catharina Kilburger, avec Jérémie Lerch, marchand, aubergiste et échevin. Ce dernier appartient à la bourgeoisie marchande qui au milieu du XVIIe siècle tient le haut du pavé à Fénétrange aux côtés des familles de petite noblesse. Les générations suivantes verront ensuite s’opérer le dernier glissement vers des familles de paysans et d’artisans.


1. Voir http://fournetmarcel.free.fr/charlemagne.htm pour une explication de la démonstration et ses limites.

2. L’article fait référence à Sextus Afranius Burrus, préfet du prétoire sous le règne des empereurs Claude puis Néron. Si cette filiation était avérée, elle permettrait aux descendants des Borri de se targuer d’une ascendance plus ancienne que Clovis ou Charlemagne en personne, prouesse hautement improbable !

3. La seigneurie de Fénétrange ne comptait pas un mais quatre barons qui gouvernaient conjointement et nommaient chacun leurs agents. Cette situation trouve son origine dans le partage effectué en 1259 pour ses fils par le seigneur d’alors, Marbod de Malberg.

J’ai 30 ans

J’ai 30 ans, aujourd’hui.

Reprenant une idée de Frédéric Pontoizeau sur son blog De moi à la généalogie, je me pose la question : quelle était la vie de mes grands-parents et arrière-grands-parents à mon âge ?

Les 30 ans de mes grands-parents, ce sont les années d’après-guerre. En novembre 1946, c’est le deuxième anniversaire que Robert Specht, mon grand-père paternel, peut à nouveau passer auprès de sa famille. Après avoir combattu dans l’armée française en 1940, il épouse ma grand-mère Liselotte en novembre 1942 avant d’être incorporé de force dans l’armée allemande en mai 1943. En octobre de la même année, alors qu’il est au front, naît leur premier enfant. Le deuxième est en route lors de ses 30 ans et naîtra en février 1947, mon père mettra lui encore un peu de temps à arriver. En novembre 1946, il est ingénieur à l’Électricité de Strasbourg où il avait d’ailleurs rencontré ma grand-mère quelques années plus tôt mais en novembre 1946, Robert doit surtout être heureux d’être en vie même s’il garde de la guerre des mains déformées par des gelures contractées en Russie ainsi que des éclats de grenade logés dans son coude gauche.

Pour Alfred Rieger, mon grand-père maternel, la guerre est un peu plus éloignée lorsqu’il fête ses 30 ans en février 1951. Trop jeune en 1939, il n’a pas été appelé sous les drapeaux français mais a lui aussi été incorporé de force dès octobre 1942 et a lui aussi été envoyé sur le front russe. Il revient de la guerre sain et sauf, épouse ma grand-mère Marguerite, la fille des voisins, en décembre 1948 et en février 1951 ils attendent leur premier enfant, ma mère, qui naîtra quelques mois plus tard. Le couple habite à Altwiller, dans la maison familiale qu’il partage avec ses parents comme il est d’usage à la campagne. Il a repris l’exploitation agricole de son père, cherche à la moderniser et fait ainsi partie des premiers du village à acheter un tracteur. Il est également menuisier, comme tous les hommes de la famille, mais aussi musicien autodidacte — saxophone, violon, piano etc. — et anime les bals et autres fêtes des alentours. En février 1951, la vie doit sembler belle et pleine de promesses à Alfred et Marguerite.

Les 30 ans de mes arrière-grands-parents nous amènent dans le premier quart du XXe siècle. Il y a moins à dire : ces personnes ont eu 30 ans il y a près d’un siècle, assez pour que les souvenirs s’estompent.

Geoffroy Specht, le père de mon grand-père paternel, souffle ses trente bougies en mars 1909. Il est chauffeur de locomotive à Bettembourg au Luxembourg pour les Chemins de fer d’Alsace-Lorraine 1. Encore célibataire, il épousera Barbara deux ans plus tard, toujours à Bettembourg. Les Specht sont forgerons de père en fils depuis un siècle mais Geoffroy a suivi un chemin différent. En 1909 Martin, son frère aîné, est décédé depuis moins d’un an suite à une pneumonie mais c’est peut-être en partie grâce à lui qu’il a pu poursuivre ses études, quitter son village natal et intégrer les Chemins de fer, la relève de la forge familiale paraissant assurée par son frère.

Charles Degermann, le père de ma grand-mère paternelle, fête ses 30 ans en juillet 1917. Il est alors officier dans un régiment d’artillerie de l’armée allemande. Avec qui passe-t-il son anniversaire, sa famille ou ses compagnons d’armes ? Je n’en sais malheureusement pas assez sur son parcours durant la guerre pour répondre à cette question. Mon arrière-grand-mère Louise et lui se connaissent et se fréquentent depuis plusieurs années déjà. Ma grand-mère naîtra en septembre 1918 mais le couple ne se mariera qu’en 1929.

Emile Rieger, le père de mon grand-père maternel, a 30 ans en janvier 1911. Comme son père avant lui, il est agriculteur ainsi que menuisier. Célibataire, il vit dans la maison familiale à Altwiller où il assume le rôle de chef de famille depuis la mort de son père d’une pleurésie en 1906. Il a bien deux grands-frères mais le plus âgé s’est marié en 1901 et a quitté le domicile et le second, atteint de la tuberculose depuis de nombreuses années, est décédé en 1907. Emile finira par se marier avec Madeleine en 1920 mais ce mariage tardif ne lui donnera qu’un fils : mon grand-père.

Frédéric Heller, le père de ma grand-mère maternelle, aurait eu 30 ans en mai 1930. Il ne les fêtera jamais. Il meurt en mars 1929 des suites d’un rhumatisme articulaire, laissant ma grand-mère orpheline alors qu’elle n’a pas deux ans et sa veuve Emma enceinte de leur second enfant qui naîtra deux mois plus tard. Emma se remariera en mars 1930 avec le propre frère de son défunt mari, lui aussi veuf et père de deux jeunes enfants. De Frédéric il ne reste que de rares souvenirs de seconde main. Le principal à retenir est que nous partageons le même prénom et que ce n’est pas une coïncidence.


1. Les Chemins de fer d’Alsace-Lorraine (Kaiserliche Generaldirektion der Eisenbahnen in Elsaß-Lothringen) était une société qui, suite à la guerre de 1870 et la défaite française, assura l’exploitation des réseaux ferrés d’Alsace-Lorraine ainsi que du Luxembourg de 1870 à 1918.

Registres, mangeurs de saurcraut

Ce nouvel épisode nous entraîne aujourd’hui hors d’Alsace jusqu’au village de Corcieux dans les Vosges, à une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau du Haut-Rhin. Aucun de mes ancêtres n’est originaire de cette région aussi ai-je découvert l’extrait suivant par hasard sur le blog de Dominique Valentin, Coups d’oeil sur le passé. Nous sommes en janvier 1675 et le curé écrit, en marge du registre des décès 1 :

« En ce temps monsieur de Turenne chassa les Allemans hors de L’Alsace, leur armée étant composée de soixante mil hommes, et celle de monsieur de Turenne de vingt cing mil. Action très glorieuse pour mondit sieur, et tres ignominieuse pour les mangeurs de saurcraut. »

Suite aux traités de Westphalie de 1648 les possessions des Habsbourg en Alsace, correspondant à peu près aux actuels département du Haut-Rhin et du Territoire de Belfort, sont sous domination française aussi s’agit-il techniquement bien, comme l’écrit le curé, d’une libération de l’occupation des « mangeurs de saurcraut ». Si Turenne est un héros aux yeux des Français, c’est un bourreau pour les Allemands depuis le ravage du Palatinat en 1674 durant lequel Turenne et son armée brûlent villes et villages, tuent et pillent à tout va. On parlerait aujourd’hui de crimes de guerre.

L’armée de Turenne est en Alsace depuis 1674 et comme toute armée en campagne à l’époque, se ravitaille en rançonnant les régions qu’elle traverse 2. La présence d’une armée est donc toujours synonyme de vols, de pillages, de destructions, d’exactions en tout genre, de disette voire de famille pour les populations locales. Difficile dans ces conditions pour les Alsaciens de voir en Turenne le libérateur encensé côté français. Les habitants lui sont au mieux indifférents et bien souvent, particulièrement dans les anciennes possessions des Habsbourg, hostiles.

La victoire mentionnée dans le registre de Corcieux trouve son origine dans la bataille de Turckheim le 5 janvier 1675 au cours de laquelle Turenne, prenant les Allemands par surprise, les force à battre en retraite et à repasser le Rhin. Après la bataille, la ville de Turckheim, accusée d’avoir soutenu l’ennemi, sera livrée aux pillages quatorze jours durant. Cet épisode tragique déchaîne aujourd’hui encore les passions au sein des cercles autonomistes alsaciens. Un monument à la gloire de Turenne, maladroitement érigé à Turckheim en 1932, sera détérioré à plusieurs reprises : détruit durant la Seconde Guerre Mondiale, reconstruit en 1958, recouvert de peinture en 1975 à l’occasion du tricentenaire de la bataille, plastiqué en 1979 avant d’être à nouveau reconstruit en 1998.


1. Le registre numérisé est consultable sur le site des Archives Départementales des Vosges à cette adresse : http://www.archives-recherche.vosges.fr/archive/recherche/etatcivil/ sous la référence Corcieux, Sépultures, S, 1668-1700, Edpt117/GG_5-19712. La page en question se trouve à la vue 8.

2. Voir à ce sujet l’article Les fourrageurs qui donne une idée du comportement d’une telle armée.

Villes neuves, villes refuge

Un vaste chantier, une véritable fourmilière : ici on équarrit les poutres, là on prépare le torchis, plus loin on monte la charpente tandis qu’en face une famille emménage dans son nouveau foyer. C’est un quartier entier qui sort de terre à l’ouest de Bischwiller dans les années 1620. Rues tracées au cordeau et articulées autour d’une place centrale arborée, le contraste  avec le bâti existant plus ancien doit être saisissant pour les villageois. Ceux-ci ont baptisé le nouvel ensemble « das welsche Dorf », le village français 1, ses habitants ayant en effet la particularité d’être tous francophones. L’immense majorité est originaire de la ville de Phalsbourg située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Bischwiller, sur le versant lorrain du col de Saverne. Comme bien souvent à cette époque ce sont des persécutions religieuses qui poussent ces familles à prendre le chemin de l’exil.

En 1620 Phalsbourg est une ville encore neuve puisque fondée seulement cinquante ans auparavant. C’est aussi et surtout une bonne idée qui a mal tourné. Revenons en arrière, en 1568 très exactement : un prospectus un peu particulier circule en Lorraine, en Alsace et jusqu’en Hollande. Voici ce qu’il dit : « Commencement de la ville de Phalsbourg dans le comté de La Petite-Pierre […], pour l’avancement de la sainte religion, des écoles, de l’agriculture, du commerce, de l’artisanat et de toute espèce d’autres métiers. Publication utile à tous ceux qui […] ont envie et ne dédaignent pas d’y chercher un habitat. » Son auteur est Georges-Jean de Veldenz, comte palatin et seigneur de La Petite-Pierre. Il souhaite faire de Pfalzburg, « ville du Palatin », une terre d’asile pour les protestants des états catholiques alentours. Les temps sont durs pour ces derniers — rappelons que dix ans plus tôt des huguenots messins avaient déjà trouvé refuge dans le comté voisin de Sarrewerden — aussi saluent-ils cette nouvelle avec enthousiasme. Dix ans plus tard, la ville compte 1200 âmes, réformées et luthériennes, et continue de se développer.

Georges-Jean est un homme riche grâce à la dot apportée par son épouse la princesse Anna Maria, fille du roi de Suède Gustave Ier. Cette aisance lui permet de financer la construction de Phalsbourg mais si grande soit sa fortune, le comte, pris par ses nombreuses entreprises, se retrouve bientôt criblé de dettes et se voit contraint d’engager la ville au duc de Lorraine Charles III en 1584. Celui-ci lui octroie quatre ans pour rembourser, faute de quoi la ville passera définitivement sous domination lorraine. Il s’engage également à préserver la liberté de culte des protestants. Georges-Jean ne parviendra pas à racheter ses possessions mais Charles tiendra sa promesse de tolérance jusqu’à son décès en 1608. Son héritier, le très catholique Henri II, se montre bien moins complaisant et multiplie les discriminations envers la communauté protestante, celles-ci culminant le 23 juin 1619 avec la publication de l’ultimatum suivant : la conversion ou l’expulsion. La quasi totalité des protestants encore présents choisissent alors de quitter la ville pour trouver refuge à Bischwiller.

Les années passent et la ville continue à accueillir des réfugiés. Un important contingent provient de la Thiérache dans le nord de la France ; un autre de Lixheim, ville fondée en 1608 par Georges Gustave de Veldenz, fils de Georges-Jean, pour remplacer Phalsbourg mais qui connaîtra un sort similaire puisqu’elle sera également cédée au duc de Lorraine en 1623, avec cependant des conséquences moindres pour les protestants. Relevons ici le phénomène des villes nouvelles qui fleurissent en Europe en ce début de XVIIe siècle. Elles répondent à des nécessités de contrôle du territoire, de développement économique mais également à une volonté de prestige de leur fondateur en se conformant notamment aux principes de l’urbanisme moderne naissant. Phalsbourg et Lixheim appartiennent en plus à un sous-ensemble : celui des villes refuge destinées à des coreligionnaires persécutés par ailleurs. Les seigneurs protestants n’en ont cependant pas le monopole : en 1614 le duc Henri II en personne fonde ainsi Henridorff à moins de dix kilomètres au sud de Phalsbourg afin d’accueillir les catholiques expulsés des terres du comte palatin.

En 1649 de nouveaux réfugiés, également contraints à l’exil par le duc de Lorraine, arrivent à Bischwiller. Ce sont les descendants des familles réformées du comté de Sarrewerden mentionnées plus haut et que nous avions suivies durant la guerre de Trente Ans. Nous retrouvons ainsi Abraham et Isaac Guillemin, deux frères originaires de Kirrberg. Isaac et sa femme Elizabeth Braze, originaire de Lixheim, ont fuit bien avant l’arrivée des Lorrains puisqu’une petite Esther naît à Bischwiller en février 1647. De tous les enfants du couple seul Pierre, né en 1655, retournera en Alsace bossue occuper le poste d’instituteur à Rauwiller après le décès de son épouse en 1699. Si Pierre fait figure d’exception au sein de sa fratrie, il incarne une certaine tendance au retour parmi les réfugiés suite à la restitution du comté de Sarrewerden à son seigneur légitime en 1670. Citons par exemple Jeanne, la fille d’Abraham Lallemand, également de Kirrberg. Déjà mariée, elle fait baptiser deux enfants en 1653 et 1655 mais Marie, sa petite dernière née en 1667, ne figure plus dans les registres ce qui laisse penser que la famille était déjà de retour à Kirrberg à cette date.

Parmi mes ancêtres phalsbourgeois résidant à Bischwiller, Jean Baquin et son épouse Marie Couvrepuit, dont le fils Isaac épousera une fille de Lixheim et les petits-enfants s’installeront en Alsace bossue. Citons également Anne Marie Chardin du côté de ma grand-mère paternelle et descendante, par sa propre grand-mère paternelle, d’une vieille famille cévenole s’étant réfugiée à Genève avant de remonter jusqu’à Phalsbourg. À ces réformés français viennent s’ajouter les Suisses originaires pour la plupart du canton de Berne et qui trouveront souvent en Bischwiller une porte d’entrée sur l’Alsace avant de se disperser dans les villages. Au final, même si elle n’apparaît qu’en coup de vent dans mon arbre, Bischwiller y tient une place particulière car plusieurs de mes ancêtres y ont séjourné à un moment ou à un autre durant la deuxième moitié du XVIIe siècle et se sont donc certainement croisés et ont peut-être été voisins ou amis.


1. On parle aujourd’hui encore de « Quartier français ». Le tracé des rues n’a que peu évolué au fil des siècles et l’on retrouve ainsi une « Rue Française » longeant l’ancienne place centrale aujourd’hui nommée « Place de la Liberté »

Intermède littéraire

« J’ai songé bien des fois à mon lointain ancêtre,
A celui qui reçut le nom qu’il m’a légué
Du sordide troupeau de porcs qu’il menait paître
Dans la forêt obscure et, de là, boire au gué.
La vase des marais en séchant sur sa guêtre
Alourdissait, le soir, son grand pas fatigué,
Ou bien le gueux courait les bois pieds nus peut-être,
Hirsute, à demi-fol et sauvagement gai,
Serf de condition sans en porter les chaînes,
Il a passé ses jours à rêver sous les chênes,
Et maintenant il n’a plus même de tombeau.
Mais, dans mon cœur, comme un reproche à ma faiblesse,
Il revit. A chacun l’orgueil de sa noblesse !
— Il faut aimer ton nom, mon fils, car il est beau. »

— François Porché, Humus et poussière

Ces petits trésors

Ils se cachent au grenier, dans une malle poussiéreuse dont on craint qu’une souris ne s’échappe lorsqu’on l’ouvrira, au fond du tiroir d’une armoire centenaire dont le bois a tellement travaillé qu’il faudra bien deux hommes pour le faire céder, dans le coin le plus sombre et encombré de l’atelier du grand-père, au milieu des crottes de souris et des toiles d’araignées, ces petits trésors.

On les trouve aussi dans les brocantes, les marchés aux puces et les vide-greniers, jetés pèle-mêle dans des valises ou des boîtes à chaussures déchirées, posés à côté d’une collection de cartes panini usées, coincés entre un carton de vinyles rayés et une pile de livres de poche écornés, témoins d’une histoire dont biens souvent les vendeurs ignorent tout ou qui n’est même pas la leur, ces petits trésors.

Ces petits trésors ce sont ces photos cartonnées du début du siècle dernier sur lesquelles personne ne sourit, où tout le monde parait plus vieux que son âge, où l’on devine l’importance et la rareté du moment. Ces photos ce sont la seule image de l’arrière-arrière-grand-mère, la dernière de l’oncle, du frère ou du père dans son uniforme avant de partir à la guerre, la première de la grand-mère qui nous rappelle que même elle, un jour, a été bébé. Ce sont les témoins de vies passées, d’un monde disparu, les marqueurs de ce moment où la généalogie devient histoire familiale, intime et personnelle.

Ces petits trésors ce sont ces actes de vente qui auront été jugés suffisamment importants pour être mis à l’abri du temps dans une boite en fer blanc et sur lesquels on trouvera, à côté du cachet du notaire impérial, la signature assurée d’un aïeul ; une vieille bible rongée par les souris dans laquelle le patriarche aura scrupuleusement consigné tous les événements familiaux, des lettres du front d’un fils à ses parents ou d’un mari à sa femme. Écrits ou signés de leur main, ces documents sont peut-être le lien le plus direct que l’on puisse établir avec nos ancêtres.

Ces petits trésors ce sont ces soldats de plomb oxydés ou une poupée défraîchie que l’on retrouvera sur une photo jaunie à côté d’un enfant qui ne sourit pas. C’est le plaisir d’utiliser des outils sur lesquels un aïeul aura gravé son nom, de jouer avec un bout de bois que le grand-père aura vaguement taillé en forme de fusil, de faire cuire un gâteau dans un vieux moule en terre cuite à l’extérieur noirci par d’innombrables passages au four mais à l’intérieur toujours impeccablement émaillé. Tout cela n’apporte bien sûr rien à la généalogie mais l’essentiel n’est pas là lorsqu’on tient ces petits trésors dans ses mains.