J’ai 30 ans

J’ai 30 ans, aujourd’hui.

Reprenant une idée de Frédéric Pontoizeau sur son blog De moi à la généalogie, je me pose la question : quelle était la vie de mes grands-parents et arrière-grands-parents à mon âge ?

Les 30 ans de mes grands-parents, ce sont les années d’après-guerre. En novembre 1946, c’est le deuxième anniversaire que Robert Specht, mon grand-père paternel, peut à nouveau passer auprès de sa famille. Après avoir combattu dans l’armée française en 1940, il épouse ma grand-mère Liselotte en novembre 1942 avant d’être incorporé de force dans l’armée allemande en mai 1943. En octobre de la même année, alors qu’il est au front, naît leur premier enfant. Le deuxième est en route lors de ses 30 ans et naîtra en février 1947, mon père mettra lui encore un peu de temps à arriver. En novembre 1946, il est ingénieur à l’Électricité de Strasbourg où il avait d’ailleurs rencontré ma grand-mère quelques années plus tôt mais en novembre 1946, Robert doit surtout être heureux d’être en vie même s’il garde de la guerre des mains déformées par des gelures contractées en Russie ainsi que des éclats de grenade logés dans son coude gauche.

Pour Alfred Rieger, mon grand-père maternel, la guerre est un peu plus éloignée lorsqu’il fête ses 30 ans en février 1951. Trop jeune en 1939, il n’a pas été appelé sous les drapeaux français mais a lui aussi été incorporé de force dès octobre 1942 et a lui aussi été envoyé sur le front russe. Il revient de la guerre sain et sauf, épouse ma grand-mère Marguerite, la fille des voisins, en décembre 1948 et en février 1951 ils attendent leur premier enfant, ma mère, qui naîtra quelques mois plus tard. Le couple habite à Altwiller, dans la maison familiale qu’il partage avec ses parents comme il est d’usage à la campagne. Il a repris l’exploitation agricole de son père, cherche à la moderniser et fait ainsi partie des premiers du village à acheter un tracteur. Il est également menuisier, comme tous les hommes de la famille, mais aussi musicien autodidacte — saxophone, violon, piano etc. — et anime les bals et autres fêtes des alentours. En février 1951, la vie doit sembler belle et pleine de promesses à Alfred et Marguerite.

Les 30 ans de mes arrière-grands-parents nous amènent dans le premier quart du XXe siècle. Il y a moins à dire : ces personnes ont eu 30 ans il y a près d’un siècle, assez pour que les souvenirs s’estompent.

Geoffroy Specht, le père de mon grand-père paternel, souffle ses trente bougies en mars 1909. Il est chauffeur de locomotive à Bettembourg au Luxembourg pour les Chemins de fer d’Alsace-Lorraine 1. Encore célibataire, il épousera Barbara deux ans plus tard, toujours à Bettembourg. Les Specht sont forgerons de père en fils depuis un siècle mais Geoffroy a suivi un chemin différent. En 1909 Martin, son frère aîné, est décédé depuis moins d’un an suite à une pneumonie mais c’est peut-être en partie grâce à lui qu’il a pu poursuivre ses études, quitter son village natal et intégrer les Chemins de fer, la relève de la forge familiale paraissant assurée par son frère.

Charles Degermann, le père de ma grand-mère paternelle, fête ses 30 ans en juillet 1917. Il est alors officier dans un régiment d’artillerie de l’armée allemande. Avec qui passe-t-il son anniversaire, sa famille ou ses compagnons d’armes ? Je n’en sais malheureusement pas assez sur son parcours durant la guerre pour répondre à cette question. Mon arrière-grand-mère Louise et lui se connaissent et se fréquentent depuis plusieurs années déjà. Ma grand-mère naîtra en septembre 1918 mais le couple ne se mariera qu’en 1929.

Emile Rieger, le père de mon grand-père maternel, a 30 ans en janvier 1911. Comme son père avant lui, il est agriculteur ainsi que menuisier. Célibataire, il vit dans la maison familiale à Altwiller où il assume le rôle de chef de famille depuis la mort de son père d’une pleurésie en 1906. Il a bien deux grands-frères mais le plus âgé s’est marié en 1901 et a quitté le domicile et le second, atteint de la tuberculose depuis de nombreuses années, est décédé en 1907. Emile finira par se marier avec Madeleine en 1920 mais ce mariage tardif ne lui donnera qu’un fils : mon grand-père.

Frédéric Heller, le père de ma grand-mère maternelle, aurait eu 30 ans en mai 1930. Il ne les fêtera jamais. Il meurt en mars 1929 des suites d’un rhumatisme articulaire, laissant ma grand-mère orpheline alors qu’elle n’a pas deux ans et sa veuve Emma enceinte de leur second enfant qui naîtra deux mois plus tard. Emma se remariera en mars 1930 avec le propre frère de son défunt mari, lui aussi veuf et père de deux jeunes enfants. De Frédéric il ne reste que de rares souvenirs de seconde main. Le principal à retenir est que nous partageons le même prénom et que ce n’est pas une coïncidence.


1. Les Chemins de fer d’Alsace-Lorraine (Kaiserliche Generaldirektion der Eisenbahnen in Elsaß-Lothringen) était une société qui, suite à la guerre de 1870 et la défaite française, assura l’exploitation des réseaux ferrés d’Alsace-Lorraine ainsi que du Luxembourg de 1870 à 1918.

Registres, mangeurs de saurcraut

Ce nouvel épisode nous entraîne aujourd’hui hors d’Alsace jusqu’au village de Corcieux dans les Vosges, à une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau du Haut-Rhin. Aucun de mes ancêtres n’est originaire de cette région aussi ai-je découvert l’extrait suivant par hasard sur le blog de Dominique Valentin, Coups d’oeil sur le passé. Nous sommes en janvier 1675 et le curé écrit, en marge du registre des décès 1 :

« En ce temps monsieur de Turenne chassa les Allemans hors de L’Alsace, leur armée étant composée de soixante mil hommes, et celle de monsieur de Turenne de vingt cing mil. Action très glorieuse pour mondit sieur, et tres ignominieuse pour les mangeurs de saurcraut. »

Suite aux traités de Westphalie de 1648 les possessions des Habsbourg en Alsace, correspondant à peu près aux actuels département du Haut-Rhin et du Territoire de Belfort, sont sous domination française aussi s’agit-il techniquement bien, comme l’écrit le curé, d’une libération de l’occupation des « mangeurs de saurcraut ». Si Turenne est un héros aux yeux des Français, c’est un bourreau pour les Allemands depuis le ravage du Palatinat en 1674 durant lequel Turenne et son armée brûlent villes et villages, tuent et pillent à tout va. On parlerait aujourd’hui de crimes de guerre.

L’armée de Turenne est en Alsace depuis 1674 et comme toute armée en campagne à l’époque, se ravitaille en rançonnant les régions qu’elle traverse 2. La présence d’une armée est donc toujours synonyme de vols, de pillages, de destructions, d’exactions en tout genre, de disette voire de famille pour les populations locales. Difficile dans ces conditions pour les Alsaciens de voir en Turenne le libérateur encensé côté français. Les habitants lui sont au mieux indifférents et bien souvent, particulièrement dans les anciennes possessions des Habsbourg, hostiles.

La victoire mentionnée dans le registre de Corcieux trouve son origine dans la bataille de Turckheim le 5 janvier 1675 au cours de laquelle Turenne, prenant les Allemands par surprise, les force à battre en retraite et à repasser le Rhin. Après la bataille, la ville de Turckheim, accusée d’avoir soutenu l’ennemi, sera livrée aux pillages quatorze jours durant. Cet épisode tragique déchaîne aujourd’hui encore les passions au sein des cercles autonomistes alsaciens. Un monument à la gloire de Turenne, maladroitement érigé à Turckheim en 1932, sera détérioré à plusieurs reprises : détruit durant la Seconde Guerre Mondiale, reconstruit en 1958, recouvert de peinture en 1975 à l’occasion du tricentenaire de la bataille, plastiqué en 1979 avant d’être à nouveau reconstruit en 1998.


1. Le registre numérisé est consultable sur le site des Archives Départementales des Vosges à cette adresse : http://www.archives-recherche.vosges.fr/archive/recherche/etatcivil/ sous la référence Corcieux, Sépultures, S, 1668-1700, Edpt117/GG_5-19712. La page en question se trouve à la vue 8.

2. Voir à ce sujet l’article Les fourrageurs qui donne une idée du comportement d’une telle armée.

Villes neuves, villes refuge

Un vaste chantier, une véritable fourmilière : ici on équarrit les poutres, là on prépare le torchis, plus loin on monte la charpente tandis qu’en face une famille emménage dans son nouveau foyer. C’est un quartier entier qui sort de terre à l’ouest de Bischwiller dans les années 1620. Rues tracées au cordeau et articulées autour d’une place centrale arborée, le contraste  avec le bâti existant plus ancien doit être saisissant pour les villageois. Ceux-ci ont baptisé le nouvel ensemble « das welsche Dorf », le village français 1, ses habitants ayant en effet la particularité d’être tous francophones. L’immense majorité est originaire de la ville de Phalsbourg située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Bischwiller, sur le versant lorrain du col de Saverne. Comme bien souvent à cette époque ce sont des persécutions religieuses qui poussent ces familles à prendre le chemin de l’exil.

En 1620 Phalsbourg est une ville encore neuve puisque fondée seulement cinquante ans auparavant. C’est aussi et surtout une bonne idée qui a mal tourné. Revenons en arrière, en 1568 très exactement : un prospectus un peu particulier circule en Lorraine, en Alsace et jusqu’en Hollande. Voici ce qu’il dit : « Commencement de la ville de Phalsbourg dans le comté de La Petite-Pierre […], pour l’avancement de la sainte religion, des écoles, de l’agriculture, du commerce, de l’artisanat et de toute espèce d’autres métiers. Publication utile à tous ceux qui […] ont envie et ne dédaignent pas d’y chercher un habitat. » Son auteur est Georges-Jean de Veldenz, comte palatin et seigneur de La Petite-Pierre. Il souhaite faire de Pfalzburg, « ville du Palatin », une terre d’asile pour les protestants des états catholiques alentours. Les temps sont durs pour ces derniers — rappelons que dix ans plus tôt des huguenots messins avaient déjà trouvé refuge dans le comté voisin de Sarrewerden — aussi saluent-ils cette nouvelle avec enthousiasme. Dix ans plus tard, la ville compte 1200 âmes, réformées et luthériennes, et continue de se développer.

Georges-Jean est un homme riche grâce à la dot apportée par son épouse la princesse Anna Maria, fille du roi de Suède Gustave Ier. Cette aisance lui permet de financer la construction de Phalsbourg mais si grande soit sa fortune, le comte, pris par ses nombreuses entreprises, se retrouve bientôt criblé de dettes et se voit contraint d’engager la ville au duc de Lorraine Charles III en 1584. Celui-ci lui octroie quatre ans pour rembourser, faute de quoi la ville passera définitivement sous domination lorraine. Il s’engage également à préserver la liberté de culte des protestants. Georges-Jean ne parviendra pas à racheter ses possessions mais Charles tiendra sa promesse de tolérance jusqu’à son décès en 1608. Son héritier, le très catholique Henri II, se montre bien moins complaisant et multiplie les discriminations envers la communauté protestante, celles-ci culminant le 23 juin 1619 avec la publication de l’ultimatum suivant : la conversion ou l’expulsion. La quasi totalité des protestants encore présents choisissent alors de quitter la ville pour trouver refuge à Bischwiller.

Les années passent et la ville continue à accueillir des réfugiés. Un important contingent provient de la Thiérache dans le nord de la France ; un autre de Lixheim, ville fondée en 1608 par Georges Gustave de Veldenz, fils de Georges-Jean, pour remplacer Phalsbourg mais qui connaîtra un sort similaire puisqu’elle sera également cédée au duc de Lorraine en 1623, avec cependant des conséquences moindres pour les protestants. Relevons ici le phénomène des villes nouvelles qui fleurissent en Europe en ce début de XVIIe siècle. Elles répondent à des nécessités de contrôle du territoire, de développement économique mais également à une volonté de prestige de leur fondateur en se conformant notamment aux principes de l’urbanisme moderne naissant. Phalsbourg et Lixheim appartiennent en plus à un sous-ensemble : celui des villes refuge destinées à des coreligionnaires persécutés par ailleurs. Les seigneurs protestants n’en ont cependant pas le monopole : en 1614 le duc Henri II en personne fonde ainsi Henridorff à moins de dix kilomètres au sud de Phalsbourg afin d’accueillir les catholiques expulsés des terres du comte palatin.

En 1649 de nouveaux réfugiés, également contraints à l’exil par le duc de Lorraine, arrivent à Bischwiller. Ce sont les descendants des familles réformées du comté de Sarrewerden mentionnées plus haut et que nous avions suivies durant la guerre de Trente Ans. Nous retrouvons ainsi Abraham et Isaac Guillemin, deux frères originaires de Kirrberg. Isaac et sa femme Elizabeth Braze, originaire de Lixheim, ont fuit bien avant l’arrivée des Lorrains puisqu’une petite Esther naît à Bischwiller en février 1647. De tous les enfants du couple seul Pierre, né en 1655, retournera en Alsace bossue occuper le poste d’instituteur à Rauwiller après le décès de son épouse en 1699. Si Pierre fait figure d’exception au sein de sa fratrie, il incarne une certaine tendance au retour parmi les réfugiés suite à la restitution du comté de Sarrewerden à son seigneur légitime en 1670. Citons par exemple Jeanne, la fille d’Abraham Lallemand, également de Kirrberg. Déjà mariée, elle fait baptiser deux enfants en 1653 et 1655 mais Marie, sa petite dernière née en 1667, ne figure plus dans les registres ce qui laisse penser que la famille était déjà de retour à Kirrberg à cette date.

Parmi mes ancêtres phalsbourgeois résidant à Bischwiller, Jean Baquin et son épouse Marie Couvrepuit, dont le fils Isaac épousera une fille de Lixheim et les petits-enfants s’installeront en Alsace bossue. Citons également Anne Marie Chardin du côté de ma grand-mère paternelle et descendante, par sa propre grand-mère paternelle, d’une vieille famille cévenole. À ces réformés français viennent s’ajouter les Suisses originaires pour la plupart du canton de Berne et qui trouveront souvent en Bischwiller une porte d’entrée sur l’Alsace avant de se disperser dans les villages. Au final, même si elle n’apparaît qu’en coup de vent dans mon arbre, Bischwiller y tient une place particulière car plusieurs de mes ancêtres y ont séjourné à un moment ou à un autre durant la deuxième moitié du XVIIe siècle et se sont donc certainement croisés et ont peut-être été voisins ou amis.


1. On parle aujourd’hui encore de « Quartier français ». Le tracé des rues n’a que peu évolué au fil des siècles et l’on retrouve ainsi une « Rue Française » longeant l’ancienne place centrale aujourd’hui nommée « Place de la Liberté »

Intermède littéraire

« J’ai songé bien des fois à mon lointain ancêtre,
A celui qui reçut le nom qu’il m’a légué
Du sordide troupeau de porcs qu’il menait paître
Dans la forêt obscure et, de là, boire au gué.
La vase des marais en séchant sur sa guêtre
Alourdissait, le soir, son grand pas fatigué,
Ou bien le gueux courait les bois pieds nus peut-être,
Hirsute, à demi-fol et sauvagement gai,
Serf de condition sans en porter les chaînes,
Il a passé ses jours à rêver sous les chênes,
Et maintenant il n’a plus même de tombeau.
Mais, dans mon cœur, comme un reproche à ma faiblesse,
Il revit. A chacun l’orgueil de sa noblesse !
— Il faut aimer ton nom, mon fils, car il est beau. »

— François Porché, Humus et poussière

Ces petits trésors

Ils se cachent au grenier, dans une malle poussiéreuse dont on craint qu’une souris ne s’échappe lorsqu’on l’ouvrira, au fond du tiroir d’une armoire centenaire dont le bois a tellement travaillé qu’il faudra bien deux hommes pour le faire céder, dans le coin le plus sombre et encombré de l’atelier du grand-père, au milieu des crottes de souris et des toiles d’araignées, ces petits trésors.

On les trouve aussi dans les brocantes, les marchés aux puces et les vide-greniers, jetés pèle-mêle dans des valises ou des boîtes à chaussures déchirées, posés à côté d’une collection de cartes panini usées, coincés entre un carton de vinyles rayés et une pile de livres de poche écornés, témoins d’une histoire dont biens souvent les vendeurs ignorent tout ou qui n’est même pas la leur, ces petits trésors.

Ces petits trésors ce sont ces photos cartonnées du début du siècle dernier sur lesquelles personne ne sourit, où tout le monde parait plus vieux que son âge, où l’on devine l’importance et la rareté du moment. Ces photos ce sont la seule image de l’arrière-arrière-grand-mère, la dernière de l’oncle, du frère ou du père dans son uniforme avant de partir à la guerre, la première de la grand-mère qui nous rappelle que même elle, un jour, a été bébé. Ce sont les témoins de vies passées, d’un monde disparu, les marqueurs de ce moment où la généalogie devient histoire familiale, intime et personnelle.

Ces petits trésors ce sont ces actes de vente qui auront été jugés suffisamment importants pour être mis à l’abri du temps dans une boite en fer blanc et sur lesquels on trouvera, à côté du cachet du notaire impérial, la signature assurée d’un aïeul ; une vieille bible rongée par les souris dans laquelle le patriarche aura scrupuleusement consigné tous les événements familiaux, des lettres du front d’un fils à ses parents ou d’un mari à sa femme. Écrits ou signés de leur main, ces documents sont peut-être le lien le plus direct que l’on puisse établir avec nos ancêtres.

Ces petits trésors ce sont ces soldats de plomb oxydés ou une poupée défraîchie que l’on retrouvera sur une photo jaunie à côté d’un enfant qui ne sourit pas. C’est le plaisir d’utiliser des outils sur lesquels un aïeul aura gravé son nom, de jouer avec un bout de bois que le grand-père aura vaguement taillé en forme de fusil, de faire cuire un gâteau dans un vieux moule en terre cuite à l’extérieur noirci par d’innombrables passages au four mais à l’intérieur toujours impeccablement émaillé. Tout cela n’apporte bien sûr rien à la généalogie mais l’essentiel n’est pas là lorsqu’on tient ces petits trésors dans ses mains.

Le voleur, la sorcière et le juif

Ce titre, ce pourrait être un conte ; ce n’en est pas un. Ce pourrait être une fable, ce n’en est pas une. Ce pourrait être le début d’une blague, ça ne l’est pas. Cette histoire n’est ni drôle ni imaginaire et, bien qu’elle comporte des animaux, ne possède en aucun cas de morale. Cette histoire c’est une plongée historique dans la justice seigneuriale du XVIIe siècle en Alsace, pas n’importe quelle justice, pas celle des petits escrocs et des querelles de voisinage mais la grande, la haute, celle des meurtriers, des bandits de grand chemin mais également celle des sorciers, des sorcières et des bouc-émissaires.

Bouxwiller est au XVIIe siècle la capitale des comtes de Hanau-Lichtenberg et c’est à ce titre qu’une cour de haute justice y siège. Il existe également une basse et une moyenne justice dont les compétences ne sont pas forcément moindres mais seule la haute justice est en mesure de prononcer la peine capitale. Les registres de la paroisse protestante gardent de 1614 à 1633 la liste des condamnés à mort 1, introduite ainsi : « Schadhafte Personen und arme Sünder, wo durchs Peinlich Halßgericht zum Tod verurtheilt, und durch den Nachrichter zu Buchßweiler, abgethan worden » soit : « Personnes affligées et pauvres pêcheurs ayant été condamnés à mort par la cour criminelle et exécutés par le bourreau à Bouxwiller ». L’allemand a ceci d’intéressant qu’il permet d’exprimer des idées fortes en un seul mot, ici « Halßgericht » que j’ai traduit par « cour criminelle » mais qui signifie littéralement « tribunal du cou », faisant référence aux méthodes d’exécution alors en usage à l’époque.

En dix-neuf ans, cinquante-sept personnes seront condamnées à mort à Bouxwiller. Qui sont-elles et pour quels crimes ? Plus de la moitié l’est pour vol. Bien sûr il ne s’agit pas de menus larcins mais de sommes importantes, souvent dérobées avec violences pouvant aller jusqu’au meurtre et les condamnés sont dans la plupart des cas des multirécidivistes. D’autres sont reconnus comme bandits de grand chemin opérant, circonstance aggravante, sur des routes impériales théoriquement sûres. Un condamné enfin s’est rendu sacrilège en dérobant les biens de l’Église. Pour ces crimes, la méthode d’exécution retenue est la strangulation, parfois remplacée par la décapitation suite aux suppliques du condamné pour une mort rapide et probablement moins douloureuse. Un changement s’opère heureusement à partir de 1628 : les coupables sont toujours condamnés à mort mais, à l’exception d’une personne, la sentence est désormais commuée en bannissement.

Nous sommes dans le premier quart du XVIIe siècle, la chasse aux sorcières bat son plein. Pas moins de onze malheureuses sont ainsi exécutées rien qu’au cours de l’année 1617. La folie meurtrière se calme ensuite jusqu’en 1629 où trois nouvelles prétendues sorcières trouvent la mort. Aucun détail n’est donné sur les faits leur étant reprochés. Certaines sont veuves, d’autres ont un époux malade et hospitalisé au moment du procès, une dernière enfin est sage-femme, des raisons parfois suffisantes pour attirer la suspicion. Trois hommes sont également condamnés. Parmi eux, seul le premier l’est explicitement pour sorcellerie. Le deuxième est notre voleur d’Église que l’on accuse de « relations charnelles avec du bétail » ; le dernier reconnaît avoir incendié une grange, causant la mort de dix-sept bovins, mais déclare avoir agit « sous l’emprise de l’Ennemi ». La sentence est la même pour tous : étranglement ou décapitation puis crémation systématique du corps, aucun ne sera brûlé vif.

Le reste des condamnés est composé de meurtriers et d’assassins dont plusieurs infanticides ainsi qu’une tentative de double parricide. On recense également un beau-père incestueux et quelques adultères. Tous seront décapités. Deux affaires singulières sortent du lot. La première constitue l’épilogue d’une tragédie ayant frappé la ville de Pirmasens située aujourd’hui en Rhénanie-Palatinat à proximité de la frontière française mais appartenant à l’époque aux comtes de Hanau-Lichtenberg. En 1622, en pleine guerre de Trente Ans, la ville est partiellement incendiée par les troupes impériales qui agissent en représailles au meurtre de quatre des leurs par quatre habitants. Ces derniers sont accusés d’avoir désarmé, frappé puis abattu les soldats. La sentence se veut probablement exemplaire puisque tous sont condamnés au supplice de la roue avant d’être jetés aux flammes. La peine est finalement « allégée » et on leur accorde d’être « simplement » décapités.

La seconde affaire concerne un « juif mort, originaire d’Ettendorf » qu’on a pendu par les pieds, traitement réservé aux juifs, morts ou vifs. Son crime ? Avoir vendu à travers la seigneurie des « fausses coupes en argent ». Il n’avait pas été condamné à mort mais à une forte amende et est selon tout vraisemblance décédé durant sa détention. On remarquera également que son nom n’est pas mentionné, c’est « un juif ». La communauté israélite devra par la suite racheter son cadavre afin de pouvoir le descendre du gibet et l’enterrer, probablement au cimetière juif d’Ettendorf, déjà à l’époque l’un des plus anciens et des plus vastes de la région. J’avoue rester perplexe face au jugement rendu. Celui-ci parait quelque peu disproportionné au regard des sentences prononcées sur les autres affaires. Faut-il y voir une expression de l’antisémitisme rampant de l’époque ? Y’a-t-il une dimension religieuse sous-jacente ? La justice n’est cependant tout de même pas à sens unique puisque quelques années plus tôt, un berger est exécuté pour le meurtre « d’un juif » (là aussi, son identité n’est pas précisée).

Un dernier aspect mérite d’être abordé : celui de l’attitude des condamnés face à la mort. D’après les registres, la plupart y font face avec résignation mais courage tout en expiant leurs pêchés. Certains restent toutefois convaincus jusqu’au dernier moment qu’ils échapperont à l’exécution mais finissent par accepter leur sort et se réfugient alors dans la prière. Ces morts exemplaires sont-elles le reflet de la réalité ou le trait a-t-il été un peu forcé afin de leur offrir une chance de rédemption ? Certains compte-rendus semblent plus crédibles. Citons ainsi une femme condamnée pour sorcellerie qui perd tous ses moyens face au bourreau ou une autre encore, également condamnée pour sorcellerie, qui préférera se donner la mort dans sa cellule. L’on insiste dans ces deux cas sur le fait que la rédemption sera bien plus difficile à obtenir pour ces pauvres âmes.


1. La transcription intégrale de cette liste est disponible ici.

Les fourrageurs

« Seigneur Jésus ! Je suis touché ! Aidez-moi ! »

Nous sommes le 5 octobre 1704 sur le mur d’enceinte de Nordheim, petit village du Kochersberg. Anstett Ostermann, 27 ans, s’écroule, mortellement blessé d’une balle à la gorge et d’une autre en plein cœur. Le pasteur, visiblement éprouvé, relate la scène dans le registre paroissial et rapporte les circonstances du décès de « ce jeune homme bon et pieux » 1. Anstett est bourgeois de Nordheim ce qui implique plusieurs obligations, notamment la participation à la défense du village. Contre qui les habitants avaient-il pris les armes ce jour-là ? Les agresseurs sont clairement identifiés : « les enrageants fourrageurs de Haguenau ». Ils sont déjà connus puisque la municipalité est allée jusqu’à menacer de sanctions les bourgeois qui tenteraient de se soustraire à leur devoir face à eux. Qui sont donc ces fourrageurs ?

Les fourrageurs sont des hommes qui… fourragent, plus spécifiquement des soldats d’une armée en campagne qui réquisitionnent du fourrage pour leurs chevaux et leurs bestiaux. Le même pasteur nous donne un peu plus de détails dans les actes précédant le décès d’Anstett et l’on apprend ainsi qu’il s’agit de soldats français « de retour de Bavière » établis au camp de Haguenau. En 1704 l’Europe est plongée dans la guerre de Succession d’Espagne et le 13 août les armées françaises ont essuyé un revers majeur à la bataille de Blenheim en Bavière, perdant 30 000 hommes, tués, blessés ou prisonniers. Après cette déroute, les forces françaises se replient sur le Rhin où elles établissent plusieurs camps, dont un à Haguenau, et lignes de défense à partir de début septembre.

La première mention des fourrageurs dans les parages remonte au 5 septembre où le pasteur les situe à Wintzenheim-Kochersberg. Le 24 du même mois c’est au tour de Duntzenheim d’être « fourragé » et le 5 octobre les soldats se présentent selon toute vraisemblance devant Nordheim. Ils ne sont pas en territoire ennemi mais ont face à eux des paysans exaspérés et prêts à tout pour défendre cette nourriture indispensable aux bêtes durant l’hiver qui s’annonce. Il est également fort possible qu’ils ne cherchaient pas uniquement à défendre leur foin mais également leurs familles, leurs maisons et leurs biens. Le pasteur insiste en effet sur le fait que l’insécurité règne dans la région du fait de la présence des militaires.

On ne sait rien de l’issue de la confrontation. Les villageois ont-ils rapidement rendu les armes face à des soldats de métier ou ont-il au contraire opposé une résistante opiniâtre ? Y’a-t-il seulement eu confrontation ou la mort d’Anstett n’est-elle qu’un accident après que les esprits se soient échauffés ? Est-il la seule victime ? C’est en tout cas le seul protestant mais le village est majoritairement catholique et les actes de décès de 1704 sont manquants. La cérémonie funéraire a lieu dans le salon de son « vieux père au cœur brisé », également prénommé Anstett. Le passage de la Bible choisi par le pasteur pour l’occasion ne lui apporte sûrement que peu de réconfort : « Les jours de l’homme sont déterminés, le nombre de ses mois est entre tes mains, tu lui as prescrit ses limites, et il ne passera point au delà. » (Bible Martin, Job 14.5) Après le drame, il se réfugie à Strasbourg où il est à nouveau rattrapé par le malheur puisque son épouse y décède le 2 novembre et doit être inhumée sur place, sa dépouille ne pouvant être rapatriée à Nordheim du fait de l’insécurité persistante.

Le campement de Haguenau sera maintenu durant une grande partie de la guerre mais le décès d’Anstett constitue la dernière mention des fourrageurs dans la région de Nordheim. Les registres paroissiaux d’autres villages gardent très certainement eux aussi le souvenir de leur passage. On trouvera par exemple dans ceux de Haguenau les actes de décès de bon nombre de soldats des armées françaises.


1. « Nordheim, Sonntag den 5. Octobris, Dom. XX. post Trinitatis, Nachmittags, geschahe urplötzlich der entsetzliche Traur- und Todesfall des jungen Anstät Ostermanns, Burgers zu Nordheim, welcher eben vor Michaelis-Tage zu Wintzenhl. communicire ! Dann als derselber, Krafft seines Tragenden Burger-Eÿds, und vom Schultzen gegen alle, die sich wider die leidige Fouragirer von Hagenau nicht wehren würden, promulgirter Straffe, Sich also neben dessen andere Mitbürgern diß Orts in Seinem Beruff opponiren muste, und daselbst hinter der Mauren stunde ; Hat Ihn, den feinen, jungen, frommen Mann das grosse Unglück getroffen, daß Er unverhofft von einem Soldaten ist erschossen worden ! Da Ihme eine Kugel in den Halß, u. die andere durchs Hertz gedrungen, daß man keine andere Worte mehr von Ihme gehöret, als : O Herr Jesu ! ich bin geschossen ! Hilff mir ! und Er gleich auf der Stätte Todt zu Boden gefallen ! Den 7. Hujus, habe ich in Seines lieben, alten, hertzbekümmerten Vatters Wohn-Stuben alda die Parentation gehalten, ex Job. 14.5. Der Mensch hat seine bestimpte Zeit p. der entseelte Leichnam ; aetatis suae 27. 1/2 Jahr, ist auf den Neure, von der Papisten Begräbniß separirten, und den Evangelischen, Autoritate Publica langshin der Kirchen zu Nordhl. allein assignirten Gottes-Acker-Platz Christlich begraben ; und also die vierjährige Begräbniß-Difficultaet auch zugleich geendiget worden. » — Archives numérisées du Bas-Rhin, Duntzenheim, BMS, 1650-1705, 3E106/1, p. 159/161

Orientations 2016

Nouvelle année, nouveaux objectifs. L’objectif principal est, comme je l’ai déjà dit dans Point d’étape, de commencer la rédaction de ma chronique familiale. Bien que ma généalogie soit relativement complète, il subsiste encore plusieurs zones d’ombre que je souhaiterais éclaircir cette année et qui orienteront en conséquent mes recherches au cours des prochains mois. Mes quatre branches principales sont concernées :

  • Specht. En 2015 j’ai pu débloquer cette branche en ayant pour la première fois recours aux microfilms proposés par l’Église mormone. Ceux-ci m’ont permis d’ancrer solidement l’origine de la famille dans le Wurtemberg. Cette année je poursuivrai sur cette voie aussi loin que les archives me le permettront. J’essaierai également d’établir des liens entre ma lignée et celles des autres familles Specht d’Alsace, plus particulièrement celles d’Alsace Bossue dont l’origine se situerait elle aussi dans le Bade-Wurtemberg.
  • Degermann. Il est établi qu’ils sont originaires de France, probablement d’un lieu nommé Aigremont. Plusieurs questions : est-il possible d’identifier le lieu ou du moins la région d’origine de la famille et peut-on dater son arrivée à Sainte-Marie-aux-Mines, le tout afin de la rattacher à un événement historique (le massacre de Wassy par exemple) ? Quelle était la taille de la famille ? Ses membres se sont-ils tous retrouvés à Sainte-Marie ou y’a-t-il eu dispersion lors de la fuite ? Il sera difficile de répondre à ces questions pour deux raisons : l’époque tout d’abord – deuxième moitié du XVIe siècle – qui restreint la quantité et qualité des archives disponibles ; l’accès à celles-ci ensuite, les registres de Sainte-Marie-aux-Mines n’étant pas numérisés.
  • Rieger. Bien qu’il s’agisse de ma lignée cognatique, je ne sais finalement que peu de choses sur elle. Les alliances nouées par les premiers porteurs de ce nom laissent penser que la famille est d’origine française et fait peut-être partie des réfugiés installés en 1559 dans le comté de Sarrewerden mais rien ne le prouve. Les registres paroissiaux s’étant révélés peu diserts, j’essaierai cette année de trouver de nouvelles sources afin de débloquer la situation. Ce sera peut-être là l’occasion de commencer à étudier les archives notariales.
  • Heller. La famille est originaire de Suisse, cela ne fait aucun doute. Si j’ai réussi au cours des années précédentes à établir avec une certaine précision le parcours de quelques familles suisses, aucun document ne m’a jusqu’à présent permis de faire de même avec les Heller. Deux branches apparaissent subitement à Altwiller au début du XVIIIe siècle sans plus d’indications, sans même de lien apparent entre ces deux rameaux. Comme pour les Rieger, j’espère trouver plus d’informations dans les archives notariales.

Voici donc pour le programme de cette année. Le but n’est clairement pas de faire du chiffre : ces recherches n’apporteront que peu de nouvelles feuilles à mon arbre mais elles devraient lui faire faire un saut qualitatif important et me permettre ainsi de mieux asseoir la trame narrative de ma chronique familiale.

Rue Bautain

J’ai rapidement abordé dans l’article précédent la difficulté que pose le XXe siècle : parler de gens qui, même s’ils ont disparu, sont encore bien présents par les souvenirs. Ce n’est plus de la généalogie, plus vraiment de l’histoire familiale. On touche ici au domaine de l’intime car l’on ne parle plus de lointains ancêtres partagés avec des centaines, des milliers d’anonymes mais de ses parents, ses grands-parents, des parents de ceux-ci, d’aïeux dont les descendants sont encore de la famille. La meilleure façon de parler de ces personnes est de donner la parole à ceux qui les ont connues. Aujourd’hui place aux souvenirs de mon père sur son grand-père paternel : Geoffroy Specht.

Mon grand-père m’est toujours apparu comme un monsieur âgé. Il avait 72 ans quand je suis né.

J’allais régulièrement, toutes les semaines, passer le jeudi chez mes grands-parents rue Bautain au quartier des XV. Je prenais le bus, ligne 10, le mercredi soir à l’arrêt près de l’église Saint-Guillaume au Quai des Pêcheurs puis je changeais, ligne 15, à l’arrêt Université en face du café Brant et descendais au terminus à l’Orangerie. Toute une expédition du haut de mes 8 ans ! Je me souviens des marques des bus : Chausson et Somua. Ils étaients très bruyants et inconfortables. J’essayais de trouver une place près du chauffeur d’où je pouvais l’observer conduire son véhicule et admirer sa maîtrise.

J’arrivais pour le dîner, vers dix-neuf heures. Ma tante qui travaillait à la Poste centrale, Avenue de la Liberté, nous rejoignait et nous racontait sa journée de bureau. C’était absolument rasoir ! Après le repas elle montait dans son petit appartement et on ne la revoyait plus de la soirée. Mon grand-père était intraitable sur un point : « Chez moi on vide son assiette » me disait-il en me regardant droit dans les yeux et sans élever la voix, lorsqu’un plat ne me plaisait pas. Ma grand-mère préparait souvent un petit dessert, un « sucré » : des tranches de pain rôties dans du beurre, avec de la confiture et de la cannelle. Pendant qu’elle s’affairait en cuisine, mon grand-père et moi faisions une partie de dominos. Il était redoutable à ce jeu mais avec le temps j’ai atteint un niveau honorable. Nous écoutions également parfois « La Tribune de l’Histoire » d’Alain Decaux à la radio. Mes grands-parents se couchaient vers vingt-deux heures mais j’avais le droit de lire dans ma chambre.

La cave était le domaine, le royaume de mon grand-père ; et le mien aussi. Au milieu de la pièce principale se tenait la chaudière, un modèle ancien, en fonte, imposant, fonctionnant au coke. Il fallait la charger chaque matin. Cette tâche suivait toujours le même cérémonial. Mon grand-père commençait par secouer le cendrier de la chaudière dans un boucan de tous les diables. Il ouvrait ensuite la porte du foyer, saisissait sa pelle et chargeait le coke d’un geste très « pro ». Il avait après tout été chauffeur de locomotive au début de sa carrière dans les chemins de fer : Heizer puis Lokführer. Il prenait ensuite une longue tige de fer avec laquelle il répartissait le coke dans le foyer. Enfin, il s’assurait de la température de l’eau sur le thermomètre de la chaudière. Après son décès j’ai récupéré sa pelle, un véritable modèle utilisé dans les cabines des locomotives, ainsi que ce thermomètre.

Cette cave était à mes yeux une véritable caverne d’Ali-Baba : des casiers où étaient rangés toutes sortes de vis, de boulons et de clous, une grosse boite en fer blanc qui contenait des ficelles etc. Il récupérait tout ce qui pouvait l’être. Il est vrai qu’il avait connu des périodes de disette où ces objets étaient rares. Dans un coin trônait l’établi et son étau. Un bout de rail faisait office d’enclume. Je me souviens du son lorsqu’il tapait dessus. J’étais toujours à ses côtés lorsqu’il réparait quelque chose. Il me montrait et je devais ensuite refaire sous sa surveillance. C’est lui qui m’a tout appris ; de là ma mes réparations « à la grand-père ». Il était très patient mais pas bavard. Nous nous comprenions d’un regard. C’est un défaut héréditaire des Specht : « Sie redde nett », ils ne parlent pas !

Mon grand-père était aussi à l’aise dans le jardin qu’à la cave. Ce dernier n’était pas très grand mais très organisé. On y trouvait salades, petits pois, haricots, cassis, groseilles et fraises. Comme la terre était assez pauvre il l’enrichissait avec du terreau maison. Je devais pour cela ramasser en automne les feuilles mortes dans les caniveaux de la rue. Je n’appréciais pas beaucoup mais inutile de discuter : cela devait être fait. Il en allait de même lorsqu’il s’agissait de bêcher les plates-bandes. Les couteaux de jardinage étaient d’anciens ustensiles de cuisines réformés. À force de les aiguiser la lame s’était réduite à un petit triangle ridicule par rapport à sa taille originelle mais on ne jetait rien qui pouvait encore servir.

Dans la cour une vigne poussait sur un cadre en métal et je vois encore mon grand-père écraser les raisins dans une grosse passoire pour en recueillir le jus. Sur le devant de la maison se dressait un grand cerisier qui donnait chaque année de pleins paniers de cerises. Il me racontait que son propre père l’avait un jour rabroué – « Laisse-moi faire, tu n’y connais rien » – alors qu’il était tout de même déjà âgé de 45 ans ! Je le vois encore, avec son grand tablier bleu. Lorsqu’il avait fini il s’asseyait sur le banc pour changer de chaussures, suspendait son tablier, toujours au même endroit, et remontait dans l’appartement après avoir scrupuleusement posé le verrou sur la porte de la cave. Il se rafraîchissait ensuite dans la salle de bains puis se rasait après avoir préparé la mousse dans un petit récipient et affûté sa lame sur une bande de cuir.

Il y avait un poulailler à côté de la maison. Il était modeste mais assez vaste pour quatre ou cinq poules. Pour moi, véritable citadin, côtoyer des poules c’était la campagne. À l’époque personne ne se plaignait de leurs caquètements. Elles passaient la nuit dans un enclos à la cave. Le matin le grand-père ouvrait les portes et les poules se dirigeait d’elles-même vers le poulailler à l’extérieur. Parfois, pour nous amuser avec ma sœur, nous nous postions chacun d’un côté du poulailler puis faisions courir les poules d’un bout à l’autre ce qui rendait mon grand-père perplexe lorsqu’il voyait ses volailles toutes essoufflées. Il ne s’agissait pas de se faire prendre sinon gare à nous ! Il tenait beaucoup à ses poules mais lorsqu’il fallait les faire passer à la casserole, plus de sentiments. Bien des années plus tard il m’a demandé de démolir le poulailler. Il me conseillait gentiment depuis la chaise où il était assis mais me laissait faire, estimant certainement que j’en avais suffisamment appris pour pouvoir me débrouiller tout seul.

Il m’emmenait faire les courses dans le quartier. Il se tenait scrupuleusement à la liste de ma grand-mère. Je me souviens avoir un jour demandé une tranche de saucisse chez le boucher, il m’a regardé avec réprobation mais puisque j’avais poliment remercié la bouchère, ne m’a rien dit. Nous allions parfois à la Robertsau acheter des plants de salade pour les repiquer. Il roulait sur un vélo antédiluvien, je suivais avec ma trottinette. Ce n’était pas très loin mais dans la rue je devais suivre ses consignes sous peine d’être renvoyé d’un regard à la maison. Il ne sortait qu’en costume avec cravate et gilet et portait un chapeau. Une autre tenue était inconcevable.

Ma grand-mère est décédée en 1970, laissant mon grand-père seul. J’allais le voir régulièrement, d’abord en cyclo puis en voiture. Le dimanche il déjeunait chez nous. J’allais le chercher. Nous passions d’abord sur la tombe de ma grand-mère au Cimetière Nord, il y tenait. Il appréciait beaucoup ce repas dominical ainsi que le verre de vin qui l’accompagnait. Début juillet 1977 il est tombé et s’est cassé le col du fémur. À 98 ans il n’avait jamais été hospitalisé. Il se débattait dans son lit et criait sur tout le monde, y compris mon père qu’il traitait de fainéant, fülenzer, car il n’était pas au bureau. Il avait oublié que son fils était à la retraite. Je devais partir en vacances. J’ai voulu annuler le voyage mais mon père m’en a dissuadé, me disant que cela ne servait à rien de rester, qu’ils étaient là pour lui. Je suis donc parti en sachant pertinemment qu’à mon retour mon grand-père ne serait plus de ce monde.

Point d’étape

En septembre de l’année dernière je présentais dans En guise d’introduction la raison d’être de ce blog. Je l’imaginais comme une sorte de brouillon interactif à la chronique familiale que j’entendais alors rédiger. Où en suis-je aujourd’hui ?

La rédaction de cette chronique constitue toujours l’objectif principal. Chaque publication se veut pensée comme un chapitre, ou du moins un embryon de chapitre, de ce futur ouvrage. Plusieurs types d’articles émergent :

Quid du reste ? Certains sont des séries en devenir (la branche Seidel : Histoire familiale et réalité, la branche Degermann : Un nouveau venu à Barr), d’autres permettent d’expérimenter l’écriture de passages romancés (Sorcellerie à Diemeringen, Rencontres) extrêmement importants afin de ne pas se retrouver avec un texte aride et ennuyeux ; les derniers enfin sont pour l’instant un peu orphelins bien qu’il me tienne à cœur de les intégrer pleinement au récit final.

J’évoquais l’année dernière les deux difficultés principales que je m’attendais à rencontrer : « traiter les différentes époques ainsi que les différentes branches sur un pied d’égalité malgré les grandes variations de quantité et de qualité des documents disponibles pour chacune » et « assurer une forme de continuité tout au long du récit de manière à ne jamais perdre de vue qu’il s’agit là de l’histoire d’une seule et même grande famille ».

Je craignais que le problème du contenu se pose principalement pour les périodes les plus reculées mais au final ce seront probablement le XIXe et XXe siècle qui me poseront le plus de problèmes – ce n’est pas un hasard si ce sont les deux siècles les moins représentés dans les articles. Le XIXe car les registres d’état civil et leur rigueur administrative remplacent les registres paroissiaux qui constituent une mine d’or car, moins formalisés, ils dévient bien souvent vers la chronique locale. Le XXe car l’on quitte le domaine de l’histoire familiale pour entrer dans celui du présent, des vivants et des morts dont le souvenir est encore vivace, des lettres, des photographies, des vidéos et il faudra être très vigilant afin de ne pas se laisser submerger par cette surabondance d’informations.

Venons-en au problème de la famille unique. Bien que toutes alsaciennes, les différentes branches de mon arbre ne sont pas pour autant semblables : nous avons ma branche maternelle enracinée en Alsace bossue, celle de ma grand-mère paternelle scindée entre Barr, Bouxwiller et la Silésie et celle de mon grand-père paternel centrée sur l’Outre-forêt. Exception faite de la Silésie, ces lieux sont proches géographiquement et l’on pourrait penser qu’ils partagent la même histoire. Bien que cela soit, dans une certaine mesure, vrai, les différences sont cependant suffisamment importantes pour me faire penser que réussir à faire cohabiter ces différents rameaux au sein d’une même histoire claire et cohérente se révèle au final impossible.

Parlons calendrier : l’année dernière je parlais d’un vague « moyen terme ». Je resterai vague sur la date de fin car je ne saurais l’estimer mais il est certain que la rédaction de cette chronique débutera bien en 2016. Bien qu’il reste beaucoup à dire et à écrire, je dispose d’une bonne base sur laquelle construire mon premier brouillon et d’un point de vue généalogique, je suis suffisamment avancé pour ne plus m’attendre à d’énormes surprises susceptibles de provoquer de grandes remises en question. L’année qui se termine a été très bénéfique, l’année qui vient devrait l’être tout autant. Rendez-vous donc fin d’année prochaine pour un nouveau point d’étape.