Du sang bleu ?

L’un des poncifs les plus récurrents de la généalogie est que pratiquement toute personne de descendance européenne peut se prévaloir d’un lien de parenté avec Charlemagne.

Si cette affirmation est souvent appuyée par quelques calculs arithmétiques simples dont on peut discuter la pertinence 1, en apporter une preuve généalogique basée sur des documents fiables, relève d’une véritable gageure pour le « commun des mortels » — auquel j’appartiens bien évidemment — dont l’ascendance est majoritairement peuplée de paysans, d’artisans et d’ouvriers. L’exercice ne présente à mon sens que peu d’intérêt mais l’idée est de réussir à trouver un aïeul issu de la petite noblesse puis de remonter ensuite vers des familles d’extraction de plus en plus élevée jusqu’à des familles royales ou princières descendant, elles, de Charlemagne, la difficulté étant de trouver ce fameux ancêtre au sang bleu qui nous mettra le pied à l’étrier. Mes recherches ne m’ont jusqu’ici révélé que peu de pistes : l’une exotique pour l’Alsacien que je suis, l’autre solidement ancrée dans la région.

La première piste nous mène aux Burrus de Dambach-la-Ville. Ceux-ci font leur entrée dans ma généalogie via le mariage de Matthias Roesch et Appolonia Burrus au début des années 1580. Leur fils, également prénommé Matthias, s’installera et fera souche à Barr au milieu des années 1610. L’histoire de la famille Burrus est la suivante : à l’automne 1444 les Armagnacs menés par le dauphin, futur Louis XI, dévastent l’Alsace. Ils mettent le siège devant Dambach qui résistera trois jours avant de se rendre. Durant l’assaut, le dauphin est touché par un carreau d’arbalète. Parmi les blessés figurerait également — l’emploi du conditionnel est ici de mise — un certain Antonio Borri qui, après y avoir été soigné, aurait décidé de rester à Dambach, constituant ainsi la souche de la famille Burrus. Antonio appartiendrait à une ancienne famille noble du Milanais et son père Cristoforo serait arrivé en France en 1389 à la suite de Valentina Visconti, fille du duc de Milan, lors du mariage de cette dernière avec Louis Ier d’Orléans, frère de Charles VI. Appolonia serait une arrière-arrière-arrière-petite-fille de cet Antonio.

L’histoire est séduisante et semble tenir la route mais un problème de taille se pose : celui des sources. Celles-ci ne permettent de remonter que jusqu’au grand-père d’Appolonia, Matthias. Après lui plus de trace, ni de son père ni de son grand-père ni même de son arrière-grand-père, le fameux Antonio. Deuxième difficulté : l’existence même d’Antonio n’est corroborée par aucune source de premier ordre, les textes le mentionnant lui ou l’origine de la famille ne faisant au mieux que se citer les uns les autres. Un exemple est donné en 1906 dans la revue L’Intermédiaire des chercheurs et curieux : « […] une famille Burrus qui a la prétention plus ou moins justifiée et démontrée de remonter au gouverneur de Néron 2 […] serait venue d’Italie […] il y a huit ou neuf siècles : des papiers authentiques établissaient la chose sans contestation possible, paraît-il. Malheureusement ces papiers ont été égarés il y a soixante-dix ou quatre-vingt ans ». Impossible de prendre ce type de source au sérieux et en l’absence de preuves plus concluantes, on ne peut que considérer les Burrus comme une fausse piste.

La deuxième piste est, disons-le tout de suite, beaucoup plus crédible et débute en 1625 dans la seigneurie de Fénétrange avec le mariage de Hans Barthel Diether et Catharina Kilburger de Bitburg. Commençons par Catharina dont le grand-père Mathias, né à Bitburg en Rhénanie-Palatinat, s’installe à Fénétrange en 1566 après en avoir été nommé bailli par les Rhingraves de Kyrburg, alors co-barons de la seigneurie 3. Il occupera cet office jusqu’à son décès en 1621, son fils Philipp, père de Catharina, reprenant ensuite la charge. En 1525 le grand-père de Mathias qui appartient déjà à la petite noblesse reçoit la prévôté de Bitburg en fief et en adjoint le nom à son patronyme, établissant ainsi la lignée des Kilburger de Bitburg. Je n’ai pas encore mené de recherches approfondies sur l’ascendance du grand-père Kilburger mais certaines généalogies remontent très loin et ne manquent pas d’y faire figurer un certain Charlemagne. Il faudrait bien entendu consulter et recouper les sources pour s’en assurer, tâche hautement chronophage voire impossible, mais une telle parenté n’apparaît pas complètement irréaliste.

Parlons maintenant des Diether. Hans Barthel qui reprendra la charge de bailli après le décès de son beau-père est issu d’une longue lignée d’administrateurs seigneuriaux, son père Hans ayant été bailli des Rhingraves de Kyrburg à Kirn en Rhénanie-Palatinat, capitale des Rhingraves, et son grand-père bailli des Nassau à Ottweiler dans la Sarre. Par sa mère, Hans Barthel est lié à la famille Streiff von Lauenstein bien implantée dans la région et que nous avions déjà évoquée à travers Johann Streiff von Lauenstein, constructeur du château de Diedendorf et bailli des Nassau dans le comté de Sarrewerden en charge de l’accueil des réfugiés huguenots en 1559. La généalogie des Diether est très similaire à celle des Kilburger et leur ascendance noble mérite donc, pour les mêmes raisons, d’être prise en considération. L’appartenance des Kilburger de des Diether à la petite noblesse étant prouvée par des sources fiables, remonter vers des familles de plus haute extraction ne devrait normalement n’être qu’une question de temps.

L’intérêt de ces branches nobles est à mon sens d’illustrer le phénomène conduisant un personnage tel que Charlemagne à compter parmi ses descendants un anonyme tel que moi. Prenons Hans Barthel, à priori descendant de Charlemagne, de son fils Louis le Pieux et de son petit-fils Charles le Chauve, tous deux empereurs. Parmi les enfants de ce dernier, Rothilde, la benjamine, épouse le comte Roger du Maine. Les alliances au sein de grandes familles comtales (Maine, Blois, Champagne, Bar, Vaudémont) se succèdent ensuite jusqu’au mariage vers 1250 de Marie de Vaudémont avec le chevalier Thierry de Schönberg, issu de la petite noblesse. Quatre siècles s’écoulent encore avant le mariage en 1658 d’Amelia, fille de Hans Barthel et Catharina Kilburger, avec Jérémie Lerch, marchand, aubergiste et échevin. Ce dernier appartient à la bourgeoisie marchande qui au milieu du XVIIe siècle tient le haut du pavé à Fénétrange aux côtés des familles de petite noblesse. Les générations suivantes verront ensuite s’opérer le dernier glissement vers des familles de paysans et d’artisans.


1. Voir http://fournetmarcel.free.fr/charlemagne.htm pour une explication de la démonstration et ses limites.

2. L’article fait référence à Sextus Afranius Burrus, préfet du prétoire sous le règne des empereurs Claude puis Néron. Si cette filiation était avérée, elle permettrait aux descendants des Borri de se targuer d’une ascendance plus ancienne que Clovis ou Charlemagne en personne, prouesse hautement improbable !

3. La seigneurie de Fénétrange ne comptait pas un mais quatre barons qui gouvernaient conjointement et nommaient chacun leurs agents. Cette situation trouve son origine dans le partage effectué en 1259 pour ses fils par le seigneur d’alors, Marbod de Malberg.

2 commentaires sur “Du sang bleu ?”

  1. Sigisbées, maîtresses, bâtards….
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_b%C3%A2tards

    Affection « historiquement » répertoriée sous le nom de Mal de Saxe.
    En effet August der Starke aux « 354 » enfants
    https://de.wikipedia.org/wiki/August_II._(Polen)

    Le Bien-aimé
    http://saint-sevin.pagesperso-orange.fr/pagecerf.htm
    http://plume-dhistoire.fr/le-parc-aux-cerfs-debauche-louis-xv/

    Pour les Napoléonides voir Wikipédia :
    – les 2 empereurs
    – la famille Beauharnais avec Lezay-Marnésia
    – la Reine Hortense de Beauharnais & Talleyrand & Duc de Morny

    wiki :
    Des recherches portant sur l’ADN montrent que Boustrapa (de ses trois coups d’État : BOUlogne, STRAsbourg et PAris)n’est pas, génétiquement, le neveu en lignée paternelle de Napoléon Ier, puisqu’il appartient à un haplogroupe du chromosome Y (haplogroupe I2) différent de celui de Napoléon et de Jérôme (haplogoroupe E-M34), et font naître l’hypothèse, difficile à vérifier, qu’il serait soit un enfant adultérin, soit que son père l’était, c’est-à-dire que Louis Bonaparte ne serait que le demi-frère de Napoléon et de Jérôme, autrement dit que l’aîné et le benjamin de Letizia Bonaparte n’avaient pas le même père

    remarque : pour rejoindre Charlemagne voire le dépasser en Alsace c’est facile :
    – les Habsbourgs et le comte de Ferrette – dont Albert de Monaco
    – Gérard d’Alsace et notre pape St Léon du Dabo
    – la bourgeoisie de Strasbourg a « secouru » pas que la noblesse badoise, souabe et palatine par ses $$$ et ses filles!

  2. Ayant également plusieurs branches de Burrus qui me ramènent toutes à Dambach-la-Ville, j’ai lu ce billet avec beaucoup d’attention, Bah.., que la filiation soit vraie ou fausse, cela reste un beau récit. A la vitesse où vont les progrès scientifiques, on finira bien par trouver, un jour ou l’autre, le fin mot de l’histoire! 🙂

    Votre blog gagne vraiment à être connu, il est d’une grande qualité.

Laisser un commentaire