Un aubergiste au cœur de la guerre de Trente Ans

Le 28 novembre 1652 à Barr, on enterre Johann Degermann, l’aubergiste du Brochet. Il n’a que 51 ans mais c’est un homme usé par les trois décennies d’une guerre qui vient juste de s’achever.

Le pasteur choisit à cette occasion un extrait de la Bible on ne peut plus parlant : « Mais les âmes des justes sont entre les mains de Dieu, aucun tourment ne les atteindra plus. Aux yeux des insensés, ils passent pour bien morts, leur départ de ce monde a été tenu pour un désastre et leur éloignement de nous pour une disparition totale. Pourtant, ils sont dans la paix de Dieu. Selon les hommes, ils ont subi des peines, mais ils avaient la ferme espérance de connaître l’immortalité. Leurs souffrances étaient légères en comparaison du grand bonheur qu’ils recevront. Dieu les a mis à l’épreuve et les a trouvés dignes d’être avec lui. Il les a éprouvés comme l’or qui passe au creuset, il les a accueillis comme un sacrifice complet offert sur l’autel. » (Bible en français courant, Sagesse 3, 1-6)

Son métier faisait de Johann un membre important, et de ce fait aisé, de la communauté villageoise. Ce même métier le plaçait également en première ligne lorsqu’il s’agissait de loger des militaires, amis ou ennemis, dans la ville, ce qui arrivait souvent en ces temps troublés. Ces deux caractéristiques – sa relative prospérité ainsi que sa profession – lui vaudront un certain nombre de mésaventures dont les archives ont miraculeusement gardé la trace à travers les dépositions enregistrées auprès du Magistrat de Strasbourg, autorité judiciaire dont dépendait alors Barr 1.

Le premier épisode se déroule le 13 septembre 1632. Une garnison de mercenaires strasbourgeois chargée de la défense de la ville s’y trouve cantonnée depuis plusieurs mois. À sa tête le Leutnant Friedrich Bauer, sorte de brute épaisse, toujours prompt à se quereller avec les villageois. En ce 13 septembre, une dispute éclate entre Johann et le Leutnant. Ce dernier sort sa dague et se jette sur l’aubergiste qui, bien que désarmé, parvient à le maîtriser. Voyant cela, un compagnon du Leutnant, voulant se porter à son secours, arme son fusil et tire en direction de Johann. Le coup manque heureusement sa cible mais la balle n’est pas perdue pour autant et finit sa course dans l’épaule de l’officier. Transporté à Strasbourg pour y être soigné, il est remplacé et on n’entendra plus parler de lui. Suite à cet incident il est décidé d’armer un certain nombre de villageois afin de les faire participer à la défense de la ville aux côtés des soldats, le but de l’opération étant d’apaiser les relations entre habitants et militaires.

Les Grandes Misères de la guerre : Vol sur les grandes routes (gravure n° 8)

J’ai déjà détaillé l’épisode suivant dans Dans de sales draps aussi n’en ferai-je ici qu’un bref résumé. Fin 1638, Johann et Matthis Wolff, boucher à Barr, se rendent à Strasbourg pour y livrer du vin lorsqu’aux environs d’Obernai il sont faits prisonniers par des bandits de grand chemin avec à leur tête Diebolt Hazard dit le Schirmecker Diebolt,. Après un périple de plusieurs jours à travers les Vosges durant lequel les malheureux sont copieusement molestés, ils arrivent à Baccarat d’où les bandits formulent une demande de rançon. Bien renseignés, ils savent que leurs otages sont riches et exigent une somme conséquente. La demande est transmise aux autorités qui mandatent un négociateur. Les discussions s’éternisant, Diebolt passe ses nerfs sur les deux hommes, s’acharnant particulièrement sur Johann : il le jette à terre, le roue de coups et va jusqu’à lui coller un pistolet sur la tempe. Dans la déposition, Johann indique qu’il gardera des séquelles à vie. Les négociations finissent par aboutir mais, alors qu’ils sont sur le point d’être libérés, Johann et Matthis sont saisis par deux officiers de la garnison de Baccarat.

L’un d’eux ayant déjà effectué un séjour fort désagréable dans les geôles strasbourgeoises, décide de se venger sur les deux hommes, Barr appartenant à Strasbourg, ceux-ci font de parfaits boucs-émissaires. Une nouvelle rançon, encore plus exorbitante que la première, est fixée – la ligne entre soldat et bandit est ténue à cette époque. En attendant, les otages sont jetés et laissés à croupir dans une fosse. Devant ce retournement de situation, l’accord précédemment conclu est sur le point d’être déclaré caduc, au grand dam de Diebolt qui se mue alors en négociateur et se propose d’aller raisonner les deux militaires. Contre toute attente, un arrangement est trouvé entre crapules, Johann et Matthis sont libérés, remis aux autorités et retrouvent leurs familles à Barr le 9 janvier 1639. On ne sait rien des suites qui ont été données à cette affaire mais rien n’indique que les agresseurs aient été jugés ou même inquiétés. On ne connait pas non plus l’étendue des séquelles de Johann mais toujours est-il qu’il se retrouve marqué à vie à 37 ans.

Le dernier épisode met à nouveau Johann aux prises avec le commandant de la garnison. Celle-ci est cette fois suédoise et son commandant l’Oberstleutnant Propst. Celui-ci, logé au Brochet, semble avoir pris l’aubergiste pour souffre-douleur. Lorsque la plainte est déposée en juillet 1649, la situation dure déjà depuis six mois. Non content de frapper Johann régulièrement, il arrive également à l’Oberstleutnant, au sortir de soirées trop arrosées, de venir réveiller le malheureux et le jeter hors de sa chambre, celui-ci étant alors contraint, en dernier recours, de se réfugier à la cave et d’y passer la nuit malgré son « corps malade ». La conséquence directe, plus grave encore à ses yeux, est que sa femme et ses enfants se retrouvent seuls à la maison. Le harcèlement est tel, dit-il, qu’il craint pour sa vie et n’osera bientôt plus mettre un pied dehors. La plainte est cette fois transmise au haut commandement suédois mais là aussi on ne sait pas si une suite lui a été donnée. Les Suédois quittent la ville en août 1649, mettant ainsi un terme aux tourments de Johann.


1. Ces dépositions sont retranscrites dans Die Herrschaft Barr (Colmar : Strassburger Druckerei und Verlagsanstalt, 1914) du Dr Friedrich Hecker.

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