Mon ancêtre, ce salaud

Suite des démêlés d’Abraham Rieger avec la justice seigneuriale. Nous l’avions quitté en 1720 après avoir cassé la jambe de son voisin. Nous le retrouvons en 1743 après plusieurs plaintes de sa femme Maria Widder 1. De nos jours on parlerait de violences conjugales.

Veuf en premières noces, Abraham a épousé Maria quelques années auparavant. La différence d’âge est conséquente : en 1743 il a 55 ans, elle 30. La jeune femme se retrouve maîtresse d’une maison déjà bien remplie des enfants du premier mariage. Parmi eux, Peter, 13 ans, en crise ouverte avec sa belle-mère et à l’origine de la première plainte.

Maria vient déposer plainte le 26 février 1743 et raconte : il y a huit jours de cela elle interpelle son mari à propos de son fils. « Comment se fait-il », demande-elle, « que tu ne l’envoies pas à l’école ou aux champs ? Un si grand garçon qui passe son temps à traîner à la maison, on n’a jamais vu ça ! » Peter qui était dans la pièce lui répond : « Mêle-toi de tes affaires ! De toutes façons toi aussi tu ne fais rien de tes journées ! » Abraham que la dispute n’intéresse visiblement pas préfère sortir. Maria renchérit : « Bouche inutile ! Tu ne sais rien faire à part te reposer sur ton père ! » C’en est trop pour Abraham qui, resté sur le pas de la porte, a tout entendu et dit à son fils de prendre ce qu’il veut et de « la crever ». Peter s’exécute, saisit un bout de bois et la frappe au visage. La blessure est encore visible lorsqu’elle vient porter plainte. Les autorités pour qui l’incident n’est apparemment pas si grave enjoignent son mari à faire des efforts pour rétablir la paix dans le ménage et imposer l’autorité de son épouse à ses enfants. De plus, Peter devra être sévèrement puni et mieux se comporter à l’avenir. L’affaire en reste là.

Maria est de retour six mois plus tard. Il est cette fois question d’argent ; et de coups, encore. Samedi précédent son mari lui demande de l’argent, argent qu’elle n’a plus car elle l’a donné à son beau-frère Georg Matthis. Elle lui répond donc qu’il peut voir ça avec lui. Abraham s’énerve, ne veut pas entendre parler de ce voleur et la menace : l’argent ou sinon… L’argent, elle ne l’a plus lui répète-t-elle mais rien n’y fait et les coups se mettent à pleuvoir. L’orage passé, la malheureuse rassemble quelques affaires et court se réfugier chez sa sa mère qui habite chez le beau-frère. Abraham vient l’y chercher, armé d’une injonction lui ordonnant de regagner le domicile conjugal. Maria réplique qu’elle ne veut plus vivre avec lui, qu’elle préférerait vivre seule plutôt plutôt que de retourner à la maison. À nouveau Abraham s’énerve, menace : si elle continue il ne se contentera plus de crier mais s’appliquera à lui briser ses membres un à un.

Abraham a quant à lui une version quelque peu différente et, sûr de son bon droit, l’expose avec une incroyable candeur : l’argent, elle l’a pris dans son pantalon et l’a traité de Ketzer — hérétique, pêcheur — lorsqu’il le lui a demandé, c’est pourquoi il l’a giflée. Loin de se calmer, elle s’est alors jetée sur lui. Il n’a pu que l’attraper par les cheveux et la frapper ; quatre fois. Ça, ça l’a calmée. Et puis, elle ne s’est pas enfuie immédiatement mais n’est partie que le lendemain. Le vrai problème d’Abraham c’est justement que sa femme est partie. Il ne peut tenir la maison tout seul, c’est pourquoi il est prêt à tout, même à partager le blâme si cela peut aider. Il ne demande qu’à vivre en paix avec elle. Vraiment, c’est lui la victime. Face à ces déclarations, Maria se justifie : oui elle a pris l’argent mais avec sa permission et ne l’a employé qu’à des achats ménagers. Oui elle s’est énervée mais seulement après avoir reçu des coups de pied. Oui elle n’est partie que le lendemain mais seulement parce qu’il lui a fallu la nuit pour réaliser que les choses ne s’arrangeraient pas.

Même sans préjuger du caractère de Maria, difficile de ne pas voir en Abraham un vieux salaud qui battait sa femme. Seulement les faits se déroulent au XVIIIe siècle et on devine les autorités embarrassées par cette affaire. Compatissantes mais non moins embarrassées. Leur jugement s’en ressent : Maria devra regagner le domicile conjugal et n’entretenir envers son mari ni haine ni ressentiment. Abraham ne prend quant à lui, que du sursis : il devra simplement se comporter comme un bon époux mais s’il venait à récidiver, s’exposerait seulement alors à de lourdes sanctions.

Les hommes qui battent leur femme sont les mêmes, peu importe le siècle et donc récidive il y a, évidemment. Six mois se sont à nouveau écoulés. Abraham en veut cette fois à l’héritage laissé à Maria par son père. Il la harcèle, la frappe et va jusqu’à la priver de nourriture rapporte-t-elle. Lui ne dévie pas de sa ligne : il n’est que patience avec elle, mégère et mauvaise maîtresse de maison qui mérite les corrections qu’il distribue d’ailleurs, à l’entendre, avec une admirable retenue. Qu’elle le garde son héritage, il jure qu’il n’aspire qu’à une chose : vivre en paix avec sa femme. Contre toute attente, Maria se dit prête à abandonner les poursuites et même à concéder l’héritage de son père, puisque c’est cela qui pose problème, mais en échange de solides garanties financières néanmoins.

Les autorités commencent par ordonner à Abraham de faire évaluer ses biens immobiliers. Ceux-ci seront mis en hypothèque et Maria pourra ainsi, si elle juge cette garantie suffisante, céder son héritage à son mari. Elles lui rappellent ensuite qu’il était en sursis ; en sursis de lourdes sanctions qui plus est. Or puisque récidive il y a eu, sanctions il y aura. Abraham est condamné à quatorze jours de cachot au pain sec et à l’eau — 14 Tägige Thurm-Straff beÿ Wasser und Brot. L’histoire ne dit pas si ce séjour à l’ombre l’aura fait réfléchir. Il meurt vingt ans plus tard, probablement vingt longues années pour Maria. S’est-il assagi au fil des ans ? Est-il au contraire devenu un vieillard acariâtre ?

Au final, loin d’être une victime silencieuse, Maria renvoie une image de femme forte ne craignant pas de s’opposer à son mari malgré la différence d’âge, malgré l’époque. Abraham apparaît comme un salaud ordinaire, un pauvre type qu’on ne peut que détester et cela m’ennuie car cela m’oblige à revoir mon jugement à son encontre. Il faisait partie de ces ancêtres auxquels on s’attache sans vraiment de raison ; peut-être, comme je l’écrivais dans l’article précédent, parce qu’il porte le nom de ma mère, peut-être parce que j’ai perdu tant d’heures à chercher son acte de naissance, peut-être parce qu’il s’appelait Abraham et son fils, mon ancêtre, Isaac, qui sait. Abraham je l’aimais bien, aussi aimerais-je pouvoir nuancer, montrer qu’il a été un bon voisin, un bon père ou un bon fils. Peut-être l’a-t-il été, peut-être pas, probablement un peu des deux.


1. Le document se trouve aux Archives du Bas-Rhin, 1 B 2709.

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