Retour vers le futur, mes recherches chez les Mormons

Lors d’un précédent article, j’avais longuement détaillé le cheminement qui m’avait permis de remonter ma lignée agnatique jusqu’à Melchior Specht, mon ancêtre ayant émigré du Bade-Wurtemberg vers l’Alsace au début des années 1730. Les registres de Löchgau, village natal de Melchior, ne sont pas numérisés. Je m’étais jusqu’ici toujours arrêté à cet obstacle, estimant qu’il y avait déjà bien assez à faire avec les ressources disponibles en ligne mais je suis aujourd’hui arrivé à un point où cette approche commence à montrer ses limites : de plus en plus de branches m’emmènent en Suisse et en Allemagne, pays peu engagés dans la numérisation de leurs archives. Il est pour l’instant exclu de me rendre sur place, question de temps et probablement d’argent au vu de la multitude de localités que je devrais visiter. Pour poursuivre les recherches, une solution intermédiaire existe : les microfilms proposés par FamilySearch, branche généalogique de l’Église mormone.

La première étape consiste à « faire son marché » dans le catalogue des microfilms. Le fonctionnement est similaire à celui d’un site de vente en ligne : on commande les microfilms désirés puis on se les fait livrer dans le centre de consultation le plus proche se chez soi. Ceux-ci ne sont cependant pas définitivement acquis mais seulement prêtés pour une durée limitée. En cela le service s’apparente plus à un prêt inter-bibliothèques. Première différence avec les archives en ligne : le service est payant. C’est somme toute assez logique : FamilySearch est une entreprise privée sans vocation de service public. Le prix est de 8,50 € par microfilm pour un prêt de 3 mois. Bien que raisonnable, ce tarif incite tout de même à une certaine parcimonie dans ses choix. Finies les séances de pêche aux ancêtres où l’on saute allègrement d’un registre à un autre sans se soucier de faire choux blanc. Une recherche stérile se mesure en espèces sonnantes et trébuchantes, non plus simplement en temps perdu. Deuxième différence : l’attente. L’immédiateté d’internet est remplacée par des délais pouvant aller de plusieurs semaines à plusieurs mois entre la commande et la livraison. L’arrivée du précieux colis au centre est signalée par l’envoi d’un email. Les microfilms peuvent désormais être consultés.

Étape suivante : la visite au centre. Celui-ci n’est ouvert que deux jours par semaine, jours ouvrés qui plus est, d’où la nécessité de prendre congés pour s’y rendre. La journée de congés, unité de mesure supplémentaire pour évaluer le résultat de ses recherches. Le centre est situé dans les locaux de l’église mormone locale. En France les Mormons souffrent d’un certain nombre de préjugés partagés je pense par une grande partie de la population, moi y compris. Je n’ai pas spécialement cherché à délier le vrai du faux avant ma visite mais j’ai franchi le seuil de cette église avec une certaine curiosité. De construction récente, discrète, aucunement ostentatoire, à l’instar des églises modernes actuelles, on ne devine la fonction du bâtiment qu’à la présence d’un clocher stylisé. À l’intérieur, même simplicité fonctionnelle. Personne. Au mur, la reproduction d’une peinture : Jésus prêchant la bonne parole à un groupe d’amérindiens. Plusieurs salles. La plus grande fait office de lieu de culte : larges baies vitrées, pas de vitraux, aucune décoration, parquet, autel et mobilier en bois blond ; l’ensemble dégage malgré tout une chaleur voire une certaine sérénité. Je repère également une cuisine, un réfectoire, des salles d’étude, de conférence et, au premier étage, tout au fond du couloir, deux salles constituant, au regard de leur taille, le pompeusement nommé « Centre d’histoire familiale de Strasbourg ».

Je toque. Un retraité m’ouvre et marque un léger temps d’arrêt que je mets sur le compte de la surprise de découvrir un jeune homme là où il s’attendait peut-être à quelqu’un de plus âgé. Ses cheveux gris et son sourire avenant me rassurent : le centre n’est pas tenu par des missionnaires mormons mais par des bénévoles passionnés de généalogie. La surprise passée, il me fait entrer puis, après avoir fouillé dans ses tiroirs, me tend une boîte et me désigne une table sur laquelle se trouve une énorme machine qui me semble tout droit sortie d’un film d’anticipation des années 80. Volets fermés, la pièce baigne dans une semi-pénombre, le ronflement discret d’un climatiseur se fait entendre. L’air est frais et cela ne colle pas avec l’atmosphère studieuse que je ressens. Je compte trois machines identiques à la mienne ainsi que deux autres plus petites. J’ai grandi durant les années 90 et 2000 : tout dans cette pièce, à l’exception d’un vieil ordinateur, m’est étranger. Au moment de sortir le microfilm de sa boîte je réalise que je ne sais même pas à quoi cela ressemble, un microfilm. Sentant mon hésitation, le retraité me reprend la boîte des mains, en sort une bobine et commence à m’expliquer d’un ton assuré le fonctionnement de l’appareil.

« Vous voyez en haut vous avez le projecteur. Montez la bobine là, comme ça, faites passer le film sous ces deux taquets, engagez l’autre bout dans la bobine fixe, allumez l’ampoule et voilà ! » Dans « microfilm » je retenais « micro » et me figurais le lecteur comme une sorte de gros microscope. Pas du tout. Une fois l’ampoule allumée, l’image est projetée, fortement agrandie, sur un écran au bas de l’appareil. Cette configuration rend la consultation aussi agréable que si l’on avait le registre original posé devant soi. Une manivelle sur la droite permet de faire défiler le film et le projecteur peut tourner pour redresser une image à l’envers. Tout ceci me semble à la fois magnifiquement désuet et diablement efficace : l’écran est bien plus grand que celui d’un ordinateur, il n’émet pas de lumière et est donc moins fatigant pour les yeux, la position de lecture est plus naturelle et pour garder un acte il suffit de le photographier. Projetée sur l’écran, la première page d’un des registres de Löchgau, indéchiffrable pour qui n’a pas une solide pratique de l’ancienne cursive allemande. D’un air circonspect, le retraité me demande si j’arrive à lire ce que j’ai sous les yeux puis, lui ayant répondu par l’affirmative, retourne s’asseoir devant l’ordinateur dont j’ai l’impression qu’il lui fait le même effet qu’à moi le lecteur de microfilm.

Une, deux, trois heures s’écoulent dans cette petite pièce sombre à tourner la manivelle de mon étrange machine. Le fait de savoir qu’une fois sorti je ne pourrai plus consulter ces registres avant plusieurs semaines me fait y porter une plus grande attention que d’habitude. Je note, je photographie tout ce qui me semble important. Je trierai plus tard. Deux autres généalogistes amateurs sont présents. Le premier est penché sur des dispenses de consanguinité du XVIIe ou XVIIIe siècle en Espagne, le second se débat avec un registre mêlant latin et allemand. Tous deux sont retraités et du haut de mes 29 ans je détonne franchement. L’un d’eux se lève, il en a fini pour aujourd’hui mais reviendra la semaine prochaine. Cette remarque me frappe et s’impose comme une évidence : si la généalogie traîne une image d’activité de « vieux » c’est parce que ce sont les seuls qui, avant l’apparition des archives en lignes, disposaient du temps nécessaire pour se rendre dans les centres, les archives, les mairies et s’accommoder de leurs horaires capricieux.

Je me suis rendu deux fois dans le centre. Entre ma première et ma deuxième visite, deux mois se sont écoulés. Je n’avais pas pu me libérer avant. J’y ai à chaque fois passé entre deux et trois heures. Au final, j’ai trouvé ce que je cherchais à savoir l’acte de baptême de Melchior, l’acte de mariage de ses parents Joseph et Maria Eva Reinwald – celui-ci me permettant de découvrir enfin le nom de Maria Eva et m’offrant au passage le prénom du père de Joseph : Hans Peter et avec lui la satisfaction d’ajouter une génération de Specht supplémentaire à mon arbre – l’acte de baptême de Maria Eva et l’acte de mariage des parents de cette dernière. Au total, quatre actes sur deux microfilms pour lesquels il m’aura fallu attendre plus d’un mois pour le premier et plus de deux pour le second avant de pouvoir les consulter. Si ces registres avaient été numérisés, tout cela aurait été l’affaire d’une petite demi-heure, un soir en rentrant du travail. L’apparition des archives en ligne a véritablement révolutionné la façon de mener ses recherches et a ouvert les portes de la généalogie à un grand nombre de personnes qui sans cela n’en auraient simplement pas eu le temps.

1 commentaire sur “Retour vers le futur, mes recherches chez les Mormons”

  1. Merci pour cet article très intéressant. J’ai moi aussi utilisé les microfilms des mormons, à une époque où j’étais moins avancée dans mes recherches, et malgré mon « grand » âge j’ai été aussi déboussolée que vous …. Comme je bloque aussi sur l’Allemagne et la Suisse, je pense que je vais me décider à recommencer ce type de recherches, que vous décrivez parfaitement.
    Bonne continuation
    Brigitte S

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