Registres, polyglotte

Nouveaux extraits de registres remarquables. Ceux-ci ne s’intéressent cette fois ni aux baptisés, aux mariés ou aux défunts ni à des tranches d’histoire consignées entre deux actes mais à l’homme qui tient la plume, ici le pasteur Johann Heinrich Engelhard. Celui-ci naît à Ingwiller en 1677 et après ses études exerce son premier ministère à Rittershoffen de 1704 à 1707 puis rejoint la paroisse d’Uttwiller avant de se fixer définitivement à Kirrwiller à partir de 1711. Il restera pasteur de ce village jusqu’en 1745, date à laquelle il quitte son ministère quelques mois seulement avant son décès. Cette courte biographie résume tout ce que je sais, ou plutôt ce que j’ai cherché à savoir, de sa vie car ce n’est qu’un détail qui nous intéresse ici.

Il a durant ses études pratiqué la Septante, la Vulgate ainsi que les textes judaïques et possède de ce fait une bonne connaissance du grec et du latin, peut-être un peu plus limitée de l’hébreux. Il ponctue, comme nombre de ses confrères, ses registres d’extraits de ces textes. Volonté d’étaler son érudition ou véritable amour des langues ? Je pencherais pour la seconde hypothèse car il ne se limite pas à ces trois langues, les plus courantes et utiles dans le domaine théologique. Dans les registres de Rittershoffen, Uttwiller et Kirrwiller l’on trouve également des extraits dans des langues et alphabets moins facilement identifiables et dont la présence parait au premier abord plus étonnante. Petit florilège 1 :

De haut en bas, de gauche à droite, les deux premiers extraits sont bien évidemment de l’hébreu (accompagné de latin) et de l’arabe. L’affaire se corse à partir du troisième. Il s’agit de syriaque, un dialecte de l’araméen qui s’est constitué en langue écrite au début de l’ère chrétienne. Il est encore en usage aujourd’hui au sein de quelques communautés chrétiennes d’Orient. Le quatrième extrait est du samaritain, variante de l’hébreu biblique qui n’est aujourd’hui plus qu’une langue liturgique chez les Samaritains. Sur les deux premières lignes du cinquième et dernier extrait nous retrouvons de l’arabe mais sur la troisième il s’agit de guèze, langue parlée autrefois en Éthiopie et en Érythrée et qui ne subsiste que sous forme liturgique au sein des Églises de ces deux pays ainsi que parmi les Beta Israël.

Il est très probable que Johann Heinrich se soit contenté de recopier sans forcément comprendre : le trait trahit une personne n’ayant pas l’habitude d’écrire dans ces alphabets. Quelle est sa source ? Probablement une Bible polyglotte, ouvrage proposant plusieurs traductions côté à côté. Considérées comme d’excellents supports d’étude des Saintes Écritures ainsi que des langues moyen-orientales alors peu connues en Occident, elles connaissent leur âge d’or aux XVIe et XVIIe siècles. Plusieurs éditions se succèdent, chacune surpassant la précédente en nombre de langues. La Polyglotte de Paris parue entre 1628 et 1645 propose ainsi sept langues : hébreu, samaritain, chaldéen, grec, syriaque, latin et arabe. En 1654 la Polyglotte de Londres rajoute le persan et l’éthiopien ce qui, étant donné la présence de guèze dans les registres du pasteur Engelhard, me fait penser que ce dernier a pu en consulter un exemplaire.


1. Les registres numérisés sont consultables sur le site des Archives Départementales du Bas-Rhin à cette adresse : http://etat-civil.bas-rhin.fr/adeloch/index.php sous les références suivantes : Kirrwiller, BMS, 1711-1787, 3 E 241/2, vues 5, 62, 6, 84 et Rittershoffen, BMS, 1664-1736, 3 E 404/1, vue 39.

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