1685, une famille du grand Refuge

Le 13 août 1598, Henri IV promulgue l’édit de Nantes qui en plus d’accorder la liberté de culte, octroie également un certain nombre de droits civils et politiques aux protestants du royaume. Il a pour but de mettre fin aux guerres de religion qui avaient ravagé la France durant près de 40 ans. Le 16 octobre 1685, son petit-fils Louis XIV signe l’édit de Fontainebleau révoquant l’édit de Nantes et apporte ainsi la touche finale à sa politique discriminatoire menée depuis déjà plusieurs décennies. Une des conséquences directes en est l’accélération de l’exode des protestants malgré l’interdiction de quitter le territoire qui les frappe. On estime leur nombre à 200 000, soit près d’1 % de la population du royaume. Ils vont chercher refuge dans les terres protestantes : Grande-Bretagne, Pays-Bas, principautés et villes libres allemandes, cantons suisses. On distingue le « grand Refuge » du « refuge » qui désigne l’exode plus limité des protestants de France fuyant les persécutions dès les années 1530.

Annexé à la France de facto depuis 1552 puis de jure avec les traités de Westphalie de 1648, le pays de Metz bénéficie encore d’une grand liberté religieuse par rapport au reste du royaume. Tout change cependant très vite dès réception de l’édit le samedi 20 octobre : le culte est immédiatement suspendu et la célébration du dimanche n’a pas lieu ; le 22, après enregistrement du texte par le parlement de Metz, le temple est mis à sac puis rasé le 27, le mobilier confisqué est remis aux catholiques ; le 31, les pasteurs David Ancillon, François Bancellin, Isaac de Combles et Paul Joly quittent la ville pour Francfort. À Courcelles-Chaussy, haut lieu du protestantisme messin, si le pasteur a pu célébrer le culte dominical une dernière fois avant de fuir pour Utrecht, le sort réservé au temple est identique. Ces événements ne déclenchent cependant pas une vague massive d’abjurations. Aussi, des mesures plus radicales sont prises : fin août 1686, les terribles dragons de Pinsonel qui s’étaient déjà illustrés par leur « efficacité » dans le Languedoc arrivent dans la région ; ne reste plus qu’abjurer ou braver l’interdit et s’engager sur le dangereux chemin de l’exil.

Quelques jours seulement après la signature de l’édit, plusieurs souverains allemands annoncent, comme un pied-de-nez à Louis XIV, qu’ils accueilleront à bras ouverts tout protestant français qui choisirait de s’expatrier. Parmi eux, l’Électeur de Brandebourg Frédéric-Guillaume Ier, publie l’édit de Potsdam le 29 octobre 1685 par lequel il promet avantages fiscaux, économiques (aide à l’installation ainsi qu’à l’établissement de manufactures et d’exploitations agricoles) et juridiques (protection de l’État, liberté de culte). Cette générosité n’est toutefois pas totalement dénuée d’intérêt : très touché par la guerre de Trente Ans, il cherche à repeupler ses terres ainsi qu’à relancer l’économie. Les réfugiés messins, pour la plupart bien éduqués et formés aux métiers de l’artisanat, du commerce et de l’industrie, répondent parfaitement à ces besoins. Au total, 426 familles, soit environ 1800 personnes, s’installeront à Berlin, probablement encouragées par la présence de leur pasteur David Ancillon qui y a également élu domicile.

Sur le chemin de Berlin, le point de passage quasi obligé est Francfort où les réfugiés reçoivent de l’aide avant d’être orientés vers les différentes terres d’accueil. Jean Mathieu, maréchal-ferrant originaire de Lorry (aujourd’hui Lorry-Mardigny) et son épouse Hélène Pilla de Courcelles-Chaussy arrivent à Francfort le 14 décembre 1685 après une première étape à Heidelberg où s’est établit Isaac de Combles. On leur remet la somme de 10 florins puis ils sont pris en charge par Christophe Merian, représentant de l’Électeur de Brandebourg, qui leur délivre un passeport et les intègre probablement à l’un des nombreux convois qu’il organise pour conduire les réfugiés jusqu’au Brandebourg. Sur le chemin se trouve Cassel, ville de Hesse, également favorable à la Réforme et dans laquelle s’est réfugié le pasteur Paul Joly. Autour de lui s’est formée une importante communauté de réfugiés messins. Une des premières villes du Brandebourg qu’atteignent les convois est Magdebourg où là aussi des réfugiés s’installent ; parmi eux, Abraham Pilla, le frère d’Hélène, et sa femme Anne Gayenne.

Une fois sur place, et avec la bénédiction des autorités, les nouveaux arrivants s’organisent en colonies qu’ils dotent d’institutions religieuses, judiciaires et scolaires indépendantes. Cette démarche a pour but de préserver leur patrimoine culturel – et en premier lieu la langue française –  jugé « supérieur » à celui de leurs hôtes. De fait, le prestige de la France en ce temps est immense et tout ce que le Brandebourg compte de familles nobles et bourgeoises cherche à confier ses enfants aux pensionnats et instructeurs réformés, contribuant ainsi à la propagation du français et de sa culture dans toutes les strates de la société. Peu à peu et à mesure que les réfugiés voient leurs espoirs de retour en Lorraine s’amenuiser, l’usage du français décroit, la langue s’appauvrit, se mélange à l’allemand jusqu’à ne subsister plus que sous une forme liturgique qui mettra cependant longtemps à disparaître. Ainsi, ce n’est qu’en 1896 que le dernier mariage à avoir été inscrit en français dans les registres est célébré. 1

Au total ce sont plusieurs dizaines de membres des familles Pilla et alliées qui s’installeront dans le Brandebourg et en Hesse. Paul, un frère d’Abraham et d’Hélène, choisira lui une destination beaucoup moins courue mais également beaucoup moins lointaine : à un kilomètre à peine de la frontière Lorraine et une soixantaine de Courcelles se trouve le petit village de Kirrberg, propriété du comte de Nassau-Sarrebruck, terre d’Empire, protestant depuis 1557 mais récemment annexé par la France, raison pour laquelle les termes de l’édit de révocation n’y sont pas encore appliqués aussi strictement qu’en Lorraine. Lors de l’introduction de la Réforme en 1557, le village, ruiné par des décennies de pillages et de destructions, est inhabité. Ce sont des huguenots, originaires pour la plupart du pays de Metz et fuyant les persécutions dont ils sont déjà victimes qui viendront le repeupler à partir de 1559 2. C’est probablement la présence de cette communauté avec laquelle subsistent encore quelques liens familiaux ainsi qu’une évidente proximité géographique qui orienteront Paul ainsi que d’autre coreligionnaires vers ce village.

Paul quitte son village natal peu de temps après la révocation. Il épouse Marie Jametz, jeune fille de Kirrberg et descendante des réfugiés de 1559. La localité finit cependant par être rattrapée par les événements et Paul et Marie ainsi que l’immense majorité des habitants du village abjurent le 12 avril 1688. Comme ailleurs, ce renoncement n’est que de façade. Il n’est pas suivi d’un exode massif, signe que la communauté n’a pas dû subir de persécutions. Celle-ci s’empressera de repasser à la Réforme lors de la restitution du comté aux Nassau-Sarrebruck en 1697. Il n’est pas clair si le couple s’installe à Kirrberg ou continue de vivre à Courcelles ; il y enterre en tout cas une petite fille en avril 1693. Après le décès de Paul fin 1693 début 1694, Marie et les enfants retournent définitivement à Kirrberg. Anne y épouse Daniel Hashar en 1708 tandis que son frère Jacques épouse Susanne George, également d’origine messine en 1710. Cette union fait l’objet d’un contrat de mariage établit à Metz, ce qui aurait tendance à démontrer que 25 ans après l’édit de Fontainebleau, les familles réformées ne sont pas ou plus mises au banc de la société. De ce couple descendent les Billiar – forme germanisée de Pilla – d’Alsace bossue. Jean et Marie, issus d’une autre branche de la famille et probablement encouragés par la présence de Marie et ses enfants, s’établiront également à Kirrberg où ils épouseront d’autres réfugiés messins.


1. Voir Les huguenots du pays messin à Berlin de Philippe Hoch pour une étude plus détaillée de cette communauté.

2. Voir à ce sujet l’article 1559, année zéro qui s’étend plus sur cette période.

4 commentaires sur “1685, une famille du grand Refuge”

  1. A l’attention de monsieur F. Specht
    J’ai lu avec une grande attention votre article sur « Une famille du grand refuge » car il s’agit de mes aïeux les BILLIAR de Kirrberg dont je porte d’ailleurs toujours le patronyme.
    Je suis très intéressé par le contrat de mariage établi à Metz en 1710, peut être pourrez-vous me donner quelques renseignements pour en obtenir copie…
    Merci par avance de votre aide
    Salutations

    1. Bonjour,

      Je n’ai pas encore consulté le document original. Celui-ci est conservé aux Archives départementales de la Moselle à Metz, cote 3 E 3099. Mes informations proviennent du relevé réalisé par le Cercle Généalogique de la Moselle :

      Acte n°: 111320046122013164
      Auteur du relevé : Cercle généalogique de la Moselle
      Date de l’acte : ??/02/1710
      Lieu de l’acte : Metz (Saint-Gorgon)
      Sujet : PILLA Jacob
      Père : PILLA + Paul
      Mère: JAMAIS Marie
      Conjoint : GEORGE Suzanne
      Père : GEORGE Isaac
      Mère : X… Sara
      Témoins : son père, ROUCEL Paul son cousin
      Cote : 3 E 3099

      Cordialement

  2. Merci pour votre réponse, je reste à votre disposition si vous avez une recherche à faire sur les familles Pilla /Billiar et parentèles.

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