Un lien épineux

J’ai la chance, d’un point de vue généalogique tout du moins, d’avoir eu des ancêtres peu mobiles, se concentrant au cours des trois derniers siècles principalement dans le Bas-Rhin. Malgré cette proximité géographique, mes branches paternelles et maternelles ne partagent sur cette période pas d’ancêtres communs, la première se situant dans l’Outre-Forêt, la seconde en Alsace bossue, deux régions n’ayant eu que peu de relations entre elles. Pas d’ancêtres communs avérés donc mais à mesure que l’on s’approche de la guerre de Trente Ans, synonyme de grands bouleversements démographiques pour l’Alsace, des liens commencent à apparaitre. Voici l’un des plus tangibles mais également des plus épineux.

1648 : la guerre de Trente Ans touche à sa fin. L’Alsace en ressort dévastée. Proies faciles pour les différentes armées présentes dans la région, les villages ont le plus souffert : ceux qui n’ont pas été rayés de la carte ont perdu une grande partie de leur population. Les champs sont en friche et la production agricole s’est effondrée. Les villes, si elles n’ont pas connu un sort aussi funeste, sont ruinées : les soldes des mercenaires embauchés pour assurer leur protection, les rançons versées aux bandes armées pour éviter les pillages ainsi que les milliers de réfugiés fuyant la campagne et qu’il a fallu accueillir ont eu raison de leurs finances. Strasbourg ne fait pas exception et est contrainte de vendre ses possessions pour renflouer ses caisses. Ainsi, le baillage du Herrenstein, comptant entre autres le village de Dettwiller, est acheté en 1651 par Reinhold von Rosen, officier originaire des pays baltes et ayant fait fortune dans les armées du roi de France.

Soucieux de faire fructifier son acquisition, il bâtit en 1664 sept fermes et quatre maisons de valets sur des terres situées au nord de Dettwiller et difficiles à exploiter car trop éloignées du village. Il donne son nom au hameau : Rosenwiller et, procédant de la même manière que dix ans plus tôt lorsqu’il avait fallu repeupler Dettwiller, fait à nouveau appel à des immigrants suisses pour exploiter les fermes nouvellement construites. Jacob Mertz, né à Menziken dans le canton de Berne (en Argovie aujourd’hui) en 1626, est l’un d’eux et s’installe dans les années 1680 avec sa femme Anna et leurs enfants. Les aînés, déjà grands à leur arrivée, ne tardent pas à se marier. Certains restent à Rosenwiller quand d’autres choisissent de partir : Jacob décède ainsi en 1712 à Cosswiller où réside son fils Georg, d’autres s’installent à Hangviller et Grossbockenheim et enfin,  Martin, né à Menziken en 1664, s’établit à Bust où il épouse Anna dès 1690 puis Juliana en 1720. Ses descendants assureront la présence des Mertz au sein de ma branche maternelle, en Alsace bossue.

Du côté paternel, les Mertz arriveront un peu plus tard mais sans faire d’étape intermédiaire avant de se fixer dans l’Outre-Forêt : Heinrich, né en 1697 à Menziken, s’installe à Mitschdorf ou il épouse Anna Catharina en 1724 puis Ursula en 1735. Malgré la distance, le lien avec la terre natale n’est pas immédiatement rompu ; ainsi, Heinrich ne décide de renoncer à ses droits en Suisse qu’en 1736 1. Cet acte n’est pas anodin car en plus de droits, la citoyenneté supposait également à l’encontre du canton et de la commune un certain nombre de devoirs, militaires notamment. La décision n’est de ce fait pas entièrement de son ressort : il doit obtenir l’accord des autorités bernoises en prouvant qu’il est bien intégré dans sa nouvelle commune et qu’il y a acquis le droit de bourgeoisie, en somme qu’il ne cherche pas simplement à échapper à ses obligations. L’affaire est résolue le 2 mai 1736 : Heinrich retire ses avoirs restés bloqués en Suisse et rompt ainsi tout lien, administratif du moins, avec son ancienne patrie.

Nous avons là des personnes qu’intuitivement on « sent » appartenir à une seule et même famille et donc susceptibles de relier les deux branches principales de mon arbre. Reste à trouver l’ancêtre commun qui confirmera ce lien. Les archives de Menziken ont été préservées et nous permettent de poursuivre les recherches. Celles-ci révèlent que les candidats au départ étaient malheureusement, déjà en Suisse, des cousins bien éloignés et ne font ressortir aucun aïeul bien défini. L’intérêt se porte toutefois sur deux homonymes, contemporains et dont les dates d’union avec leurs épouses respectives ne se chevauchent pas. J’ai donc décidé, par commodité, de les réunir. Cet hypothétique Fridli serait donc né en 1548 et aurait eu deux épouses : Barbara, épousée vers le début des années 1570 et Anna, début des années 1590. Heinrich serait un descendant de sa première union, Martin de sa seconde et ceci ferait de mes parents des cousins au 12e degré !

Au-delà de l’intérêt généalogique discutable de vouloir trouver des ancêtres communs à ses parents et de la décision arbitraire de fusionner deux personnes présumées différentes jusqu’à preuve du contraire, le cas Mertz constitue aujourd’hui une des principales épines dans ma généalogie et exprime bien la frustration que l’on peut ressentir lorsque l’on sait être proche d’un but que le manque de documents ne permettra certainement jamais d’atteindre. On touche également ici à une limite quasi physique dans le monde de la généalogie : le cap du XVe siècle. S’il est relativement aisé (toutes proportions gardées) de remonter jusqu’à la fin du XVIe siècle, la quantité et la qualité des informations disponibles diminuent régulièrement à partir de cette marque : les registres paroissiaux disparaissent et il faut alors se tourner vers d’autres sources bien moins accessibles, rendant le passage de ce cap, tout en gardant une rigueur généalogique acceptable, des plus délicats.


1. Voir à ce sujet l’étude Wegzug des bernischen Landrechts réalisée par Peter Steiner de la Historische Vereinigung Wynental et dont je ne fais ici qu’un rapide résumé.

3 commentaires sur “Un lien épineux”

  1. En fait il semblerait même que le fameux Fridli ait été marié 3 fois.
    Les registres de Menziken reprennent le nom des parents pour les actes de naisssance, mais pas pour les mariages, ce qui pose évidemment des problèmes d’homonymie.

    On sait cependant que certains enfants de Fridli Mertz et Anna Hediger sont surnommés gerber.
    Grace au surnom de « gerber » donné aux descendants d’un ancêtre tanneur (gerber) même s’ils exercent un autre métier (ce qui correspondait à l’usage à Menziken), on peut reconstituer l’historique de Fridli Mertz.
    La probabilité d’un triple mariage de Fridli est ainsi très forte :

    • A son 1er mariage avec Verena Thomann en 1570, Fridli est enregistré en tant que Fridli Gerber au lieu de Merz dans le Eheregister kurzerhand. ( non repris dans le CD de Menziken, mais cité par Peter Steiner, l’auteur des relevés). Leur fils Rudolf né en oct 1570 est dénommé Rudolf Merz (Gerber)
    • Le mariage avec Barbara Erni vers 1571/72 fait défaut dans les registres. Mais au 30/3/1575, « Barbara Merz épouse de Fridli Gerber » est citée comme marraine au baptême de Irmiger Rennward. Il ne peut s’agir que de Barbara Erni dont le nom est repris aux baptêmes des enfants du couple. Donc son époux est bien le même Fridli Merz.
    • L’époux Fridli de Anna Hediger est cité le plus souvent dans les registres sous Fridli Merz, mais en 1598 et 1602, il l’est sous Fridli Gerber.

    Fridli est plus que vraisemblablement le fils du véritable tanneur (gerber) de la famille, Ulrich Mertz. L’acte de naissance ne figure pas dans les registres, probablement parce que Fridli est né avant 1549, année de démarrage des registres. Le décès d’Ulrich se situe probablement en 1566/67 date à laquelle est repris dans les Lenzburger Amtsrechnung (archives fiscales du comté de Lenzburg) le décès du père de Fridli Mertz avec une incertitude toutefois tenant au décès d’un autre Ulrich Mertz en 1570/71.

  2. Merci de partager cette partie d’histoire de nos ancêtres Mertz. Bien cordialement
    Jacqueline Muller identifiant geneanet JAK

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