Une famille anonyme

Cela commence par un prénom.

Dorothea ; « femme de ».

« femme de », formule laconique apposée sur les actes de baptême de ses enfants. Dorothea a un nom bien sûr mais il n’a pas d’importance : avant elle était « fille de », aujourd’hui « femme de », demain elle sera « veuve de ». La femme est définie par rapport à l’homme, c’est la règle au XVIIe siècle. Si le nom de la mère est souvent absent des actes de baptême, celui de l’épouse, « fille de » donnée en mariage par son père est presque toujours mentionné dans l’acte correspondant. Celui-ci est dans ce cas introuvable. L’acte de décès donne un âge qui aurait dû permettre de lister les naissances des petites Dorothea mais les registres de cette période n’existent plus. Impasse.

Un des premiers réflexes serait d’étudier les parrains et marraines des enfants en espérant relever une parenté avec la mère. Un frère, une belle-sœur « femme de » ou une sœur dont on retrouverait le mariage, permettraient ainsi de dévoiler le patronyme. Hélas, ni parrain « frère de » ni marraine « sœur ou belle-sœur de ». Les actes de baptêmes ne sont que succession de marraines « femmes de » anonymes derrière lesquelles se cachent probablement des parentes qui seront difficiles à révéler. Impasse.

Les actes de décès et particulièrement ceux où l’époux de Dorothea signerait « beau-fils », permettraient d’identifier le défunt comme père ou mère de Dorothea. Malheureusement ces actes n’existent pas. L’un d’eux cependant mentionne Dorothea. Il s’agit de celui de sa nièce Ursula, la fille de sa sœur, qui s’éteint à quatorze ans seulement. La jeune fille n’est pas encore mariée ce qui laisse augurer un « fille de » et une chance de retrouver l’acte de mariage de ses parents et ainsi le nom de son grand-père maternel. Hélas, une formulation des plus inhabituelles conduit à nouveau à une impasse : « Ursula, fille de la sœur de la femme de ». La pauvre Ursula n’aurait donc ni père ni mère ? Ignorance du pasteur ? Enfant née hors mariage ? Orpheline ? Nous n’en saurons pas plus.

Les registres paroissiaux n’ayant rien donné, il reste les actes notariés. Nul testament, contrat de mariage ou inventaire mais l’un des actes révèle cependant une nouvelle sœur, Veronica, « veuve de » qui, apportant un codicille à son testament après la mort de Dorothea, désigne comme héritiers les enfants de « feu son beau-frère et sa sœur Dorothea ». Aucune mention d’un héritier « intéressant » — frère ou fils d’un frère. L’acte de mariage de Veronica est, faut-il le préciser, introuvable. Au moins son acte de décès donne-t-il un âge qui permet de calculer un écart de vingt ans avec Dorothea. Encore une impasse.

Malgré tout, au fil des recherches une famille anonyme se dessine, articulée autour des trois sœurs, seules quantités connues : Dorothea et Veronica, révélées à travers leurs maris, et « numéro trois », connue grâce à sa fille Ursula. La suite n’est qu’inconnues. Les trois sœurs sont-elles issues du même lit ? Partagent-elles le même père ? La même mère ? La différence d’âge entre Dorothea et Veronica soulève la question. La fratrie compte-t-elle d’autres membres ? C’est presque certain au vu de cette même différence d’âge. Pourront-ils être identifiés ? Peut-être, difficilement.

Toutes les pistes ont-elles été explorées ? Non. Le mari de Dorothea, aubergiste et échevin, homme d’importance dans le village, est partie prenante dans une multitude d’actes de ventes restant à analyser. Peut-être aura-t-il acheté quelque terre à son beau-père ou à un beau-frère. Peut-être un acte mentionnera-t-il Dorothea ou Veronica comme « sœur de ». Retour sur les registres paroissiaux : tous les recoupements possibles entre actes de baptêmes, mariages et décès n’ont pas été réalisés. Ce travail systématique effectué, peut-être un nom s’imposera-t-il de lui-même.

Le jeu en vaut-il la chandelle ? Onze générations me séparent de Dorothea. Le temps passé sur une si lointaine ancêtre n’aurait-il pu être mieux utilisé ? Si les femmes anonymes, pour toutes les raisons énoncées plus haut, sont légion dans une généalogie et qu’il est parfois difficile voire impossible de retrouver leurs noms, Dorothea n’est désormais plus juste une anonyme parmi les anonymes, une simple « femme de ». Elle est maintenant aussi « sœur », « belle-sœur », « tante », « marraine » et dans une moindre mesure « fille de », replacée dans son cadre familial et son identité, bien qu’incomplète, restaurée.

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