Malgré-nous, le photographe

Mes grands-pères étaient tous deux des Malgré-nous, comme l’immense majorité des Alsaciens et Mosellans de leur génération.

Petit rappel historique : après la défaite française de 1940, l’Allemagne nazie annexe l’Alsace et la Moselle qu’elle considère comme germaniques et de ce fait membres à part entière du Grand Reich en train de se former. Contrairement à 1870, l’annexion est illégale puisque l’armistice n’impose pas la cession des deux provinces. Les jeunes hommes sont incités à s’engager dans l’armée mais l’enthousiasme rencontré n’étant pas celui espéré, le service militaire est rendu obligatoire en août 1942. Pour décourager toute velléité de désertion, l’autorité nazie introduit le concept de responsabilité collective de la famille : celle-ci est tenue responsable des crimes du déserteur, ses membres peuvent dès lors être poursuivis, incarcérés ou déportés. Au final ce sont 100 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans qui viennent grossir les rangs de l’armée allemande. L’immense majorité est envoyée sur le front de l’Est. Parmi eux Robert Specht et Alfred Rieger.

Il y a évidemment beaucoup à dire sur cette période, trop pour un seul article aussi ai-je décidé d’en faire une série de plusieurs courts articles, chacun mettant en lumière un point particulier du parcours de Robert ou Alfred. Nous commençons aujourd’hui avec Alfred, Alfred et son appareil photo. Des photos il en prenait déjà avant la guerre, il en prendra après, mais qu’il ait choisi d’emmener son appareil en Russie ne cesse de m’étonner. Ce n’était bien entendu pas le seul et ses photos ressemblent à toutes celles qu’on a pu voir : scènes de vie de la troupe, la caserne, les camarades, des officiers, souriants, des moments de détente où sous le cuir endurci du soldat on devine le jeune homme d’à peine vingt ans, des instants plus solennels, d’autres photos floues qu’on s’imagine avoir été prises plus près du front. Puis, parmi ces dizaines de vues, quelques-unes totalement décalées, comme on n’en voit pas ailleurs, qui interpellent et suscitent une multitude de questions.

Jugez plutôt :

 

Sur la pancarte de la première photo on peut lire « Joyeuses Pâques en Russie ☨ 1943 ☨ Moto : Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ». Donc, sur une pancarte, encadrée par sept soldats allemands — on évitait de regrouper les Alsaciens au sein d’une même unité — quelque part en Russie, en 1943, mon grand-père a cru bon d’écrire en français « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine », le tout entouré de deux croix de Lorraine ! Ce dernier n’est plus là depuis longtemps et n’a donc jamais pu expliquer cette photo et son geste. Le plus insensé est qu’il ne s’agit pas d’un acte isolé : le même type d’inscription en français et les mêmes croix de Lorraine apparaissent également sur d’autres photos. Je ne peux décider, et ne le pourrai probablement jamais, s’il s’agit là d’un acte de résistance d’une grande témérité ou le fruit d’une immense bêtise, le résultat d’un pari ou d’une blague potache. Mon grand-père n’était de loin pas un idiot et je l’imagine mal prendre ce risque sans être conscient des conséquences, conséquences que j’ai du mal à évaluer, aussi aurais-je tendance à pencher pour la première hypothèse.

Plusieurs questions se posent : pourquoi ces hommes ont-ils accepté de poser avec une telle pancarte ? En admettant qu’aucun ne sache le français et que mon grand-père ait réussi à inventer une traduction satisfaisante, il reste toujours les croix de Lorraine et quand bien même, du français au sein de l’armée allemande, ces hommes devaient bien réaliser qu’ils étaient là complices d’un acte répréhensible. Pourquoi donc ont-ils pris ce risque ? Une autre question : celle de la censure. Je ne sais pas où les photos ont été développées, j’imagine plutôt au cours d’une permission mais enfin, un appareil photo ne passait pas inaperçu à l’époque, les supérieurs de mon grand-père savaient qu’il en possédait un, en attestent les quelques photos d’officiers. Comment donc la censure a-t-elle pu le laisser rentrer sans exiger de voir ses pellicules ? Je suppose que, conscient du risque, il chercha à cacher ces prises de vues mais encore une fois : pourquoi prendre un tel risque ? Qu’avait-il à y gagner, coincé en Russie, entouré de millions d’Allemands et certainement de plusieurs milliers de Nazis convaincus ?

10 réflexions sur « Malgré-nous, le photographe »

  1. Intéressant ! On espère que vous publierez d’autres photos. Et si ce « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine » s’adressait tout simplement aux Soviétiques ?

    1. Peu probable : cela n’explique pas les croix de Lorraine et surtout le fait que ce soit en français, ce qui était rigoureusement interdit !

  2. Bonjour Frédéric, je vais essayer de proposer un autre possibilité. L’annexion de l’Alsace-Moselle en 1940 avec rétablissement des frontières de 1871, peut laisser penser que ce message pouvait s’adresser aux français. L’Alsace étant déjà allemande…. Cela pourrait expliquer que les allemands n’y voyaient aucun mal. C’est une période que l’on peut difficilement comprendre où tous les doutes sont permis et les critiques hâtives. Une piste comme une autre qui ne doit pas avoir valeur de jugement. Pour rappel, la propagande y était d’une redoutable efficacité.

    1. Bonjour,

      Oui la photo de propagande est également une possibilité que j’ai envisagée mais qui ne me parait pas satisfaisante :

      – Ces photos ont été prises avec l’appareil de mon grand-père, j’ai les négatifs en ma possession ; s’il s’agissait bien de propagande, ces photos auraient dû être à mon sens prises par un photographe officiel de la Wehrmacht afin de s’assurer de leur qualité.
      – On ne trouve sur ces photos aucune allusion au fait que l’auteur de ces mots soit Français, point important s’il s’agissait de propagande.
      – L’Alsace-Moselle étant annexée et ses habitants considérés comme Allemands, quel intérêt de les mettre en scène alors que d’autres composantes de la Wehrmacht auraient pu porter le message plus fortement (division Das Reich, division Charlemagne…) ?

      Je suis bien conscient que ces arguments peuvent aisément être retournés mais, s’agissant de mon grand-père, mon opinion est évidemment biaisée. Cependant, celui-ci était bien un Malgré-nous et non un engagé volontaire. Même si ces photos ont été prises suite à un ordre, pourquoi alors les auraient-il gardées et même reproduites plusieurs fois ?

      Comme vous le dites il s’agit là d’une période trouble, complexe et le seul à même à répondre à ces questions ayant disparu depuis longtemps, celles-ci resteront sans réponses.

  3. Bonjour. Ces témoignages et notamment la photo sont chargés du poids de l’histoire.
    Quand on trouve un tel document et qu’il vient de sa propre famille, il est évident que son analyse objective est difficile. Toutefois, quand on essaye de comprendre, il faut essayer d’envisager plusieurs hypothèses et ouvrir un maximum de portes. Mais il faut aussi savoir refermer les plus invraisemblables.
    Ce qui serait intéressant de savoir, mais, à moins que le grand-père n’ai laissé l’information par ailleurs, on ne le saura peut-être jamais : est-ce que ces soldats Allemands sont tous Alsaciens-Lorrains ou y a-t-il des Allemands dans le groupe ?
    Vu le contexte de l’époque, il me paraît douteux que des soldats non Alsaciens-Lorrains aient accepté de se compromettre avec ce message français, même si on a essayé de les duper sur son sens !
    Le message ne s’adresse certainement pas aux soviétiques : ceux-ci n’avaient pas l’intention, du moins clairement énoncée, de s’approprier ces régions car, vu les accords entre états, elles leur étaient inaccessibles.
    Que ce message s’adresse aux Français serait très étonnant, déjà parce que énoncé en français. La propagande se faisait en Allemand : « hinaus mit dem welchen Plunder » …
    Et pourquoi des Alsaciens-Lorrains malgré-nous se seraient-ils ainsi affichés ? D’autant plus que ce message avait alors déjà un poids historique car datant de 1871 et largement repris par les revanchards jusqu’en 1918, et possède donc une connotation très francophile !
    Alors, même si on aura difficilement le fin mot de l’histoire, j’aurai tendance plutôt à considérer que c’est là un acte qui peut être qualifié de « résistant » mais surtout de l’inconscience totale vis à vis des risques que ces jeunes ont alors pris vu le contexte !
    Il est toujours très difficile d’analyser des faits historiques car on a tendance à les aborder avec nos yeux et nos connaissances contemporains : nous ne sommes plus dans le contexte de l’époque et nous connaissons la durée des événements passés et leur issus ! Les jeunes sur la photo étaient alors plongés dans une situation qu’ils savaient dangereuse, voire critique, mais ils ne savaient pas pour combien de temps ! Hitler avait promis un Reich Millénaire ! Il ne avaient pas s’ils allaient s’en sortir eux même, et ils ne savaient pas qu’elle serait l’issue de leur guerre … De plus, quand on est homme du rang dans une guerre, on obéi aux ordres, sinon …

  4. Bonjour,
    Tout ceci est vraiment très intéressant et la photo extraordinaire! Je voudrais avancer un argument en faveur de la thèse que l’inscription pourrait s’adresser aux Soviétiques: Ceux-ci n’avaient certes pas l’intention d’annexer l’Alsace-Moselle – mais de conquérir le monde entier par la révolution prolétaire. Il serait donc possible d’avoir ici une expression d’anticommunisme.
    Mais si on me demandait mon avis personnel, je dirais qu’il était plus vraisemblable qu’il s’agissait d’un moment rebelle contre les nazis. Mais l’histoire ne révèle pas tous ses secrets.

  5. Bonjour,

    Je crois que cette image est en fait composite. L’inscription ne figurait pas sur le cliché original, mais elle a certainement été rajoutée sur le négatif. Cela se voit clairement par l’absence de déformation des mots et des lignes, alors que la toile sur laquelle ils sont superposés est loin d’être plane. Notamment, les débuts des deux dernières lignes, le M de “Moto” et le l’A de « l’Alsace » sont pratiquement dans le vide par rapport au support.

    Cette photo reste étonnante car il ne semble pas qu’on ait effacé un texte préalablement écrit sur cette toile .
    Le Malgré-nous photographe avait-il prévu dès la prise de vue d’ajouter une inscription ? Prévoyait-il des tirages retouchés portant des inscriptions différentes pour chacun de ses camarades?

    Je pense qu’Alfred Rieger a pu faire ce cliché avec l’accord de ses chefs, peut-être sur leur ordre, afin de contribuer à la propagande destinée aux familles des recrues, par l’envoi de ces photos idylliques. De fait, les visages de ses camarades ne sont pas très souriants. On ne peut par ailleurs imaginer qu’il ait pu emporter son matériel de photographe (appareil photo, films, papier, révélateur, fixateur, accessoires de développement), et l’utiliser à l’insu de tous. Très probablement, donc, il fut aussi utilisé comme photographe par l’armée.

    De quand peut dater l’ inscription rebelle qu’il fit sur ce cliché?
    De Pâques 43, et il aurait pris un risque énorme, ou de plus tard, comme souvenir de ses pensées au moment où il avait dû prendre ces photos ?

    1. Bonjour,

      Merci pour vos remarques, la possibilité d’un ajout ultérieur ne m’était jamais venue à l’esprit et est très intéressante. Je ne pense cependant pas que la photo aie été retouchée : en l’examinant de plus près on remarque qu’elle est légèrement floue, inscription y compris, ce qui aurait été impossible à simuler en écrivant sur le négatif. Je vérifierai tout de même sur les négatifs originaux dès que j’en aurai l’occasion.

      J’ai rajouté d’autres photos de la même période dont celle avec l’inscription « Fröhliche Ostern! » prise très certainement juste avant ou juste après la première et où l’on voit que « Fröhliche Ostern! » et « Joyeuses Pâques… » sont probablement écrits de part et d’autre du même morceau de toile.

      Je suis également dubitatif quant à l’encombrement du matériel photo. L’appareil photo qu’il utilisait était de type Kodak à soufflet donc compact et relativement résistant une fois refermé, pas besoin de beaucoup plus à part un peu de film. Le développement pouvait être fait plus tard. Ses supérieurs étaient tout à fait au courant de l’existence de cet appareil, des photos d’officiers prenant la pose en attestent et comme le fait remarquer Kai Sauer, il existe une multitude de photos privées prises par des soldats amateurs.

      Reste donc la question à laquelle on ne pourra jamais répondre : pourquoi prendre ces photos et ce risque.

  6. @ Marc Lutz: Je trouve assez hardie cette idée d’une inscription ajoutée ultérieurement sur une toile vide que les soldats auraient tenue – pour quelle raison? Je ne partage pas non plus l’analyse que les lettres n’y étaient pas au moment de la prise de la photo, je n’y vois aucun incice.
    Le fait que les soldats prenaient des photos au front et à l’arrière n’a rien de surprenant. Il y a quantité de photos dans les albums privés, et il y en a aussi des publications (p.e. https://www.spiegel.de/geschichte/private-kriegsfotos-a-948485.html). Une de ces photos est exposée à la Topographie de la Terreur, le mémorial à Berlin (sur internet: https://de.wikipedia.org/wiki/Datei:Bundesarchiv_Bild_101I-287-0872-28A,_Russland,_Hinrichtung_von_Partisanen.jpg). Regardez-la et comptez le nombre d’appareils photos dans les mains des soldats!
    Attention aux théories conspirationnistes – parfois une image ne montre que ce qu’on voit.

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